SZALATNAIésWEICHNER
UTÔDA WEICHNER GÉZA
KONYVKÔTÉSZETE
BUDAPEST
IV.ARANYKÉZ-UTCZA 4.
-VS EX \
S LIBR1S 5,
LES VILLES D'ART CELEBRES
TUNIS ET KAIROUAN
MÊME COLLECTION
Bruges et Ypres, par Henri Hymans.
~"Ti6 gravures.
Le Caire, par Gaston Migeon, 133 gravures.
Constantinople, par H. Barth, 103 gra-
vures.
Cordoue et Grenade, par Ch.-E. Schmidt,
97 gravures.
Dijon et Beaune, par A. Kleinclausz,
119 gravures.
Florence, par Emile Gebhart, de l'Acadé-
mie Française, 176 gravures.
Gand et Tournai, par Henri Hymans,
120 gravures.
Gènes, par Jean de Foville, 130 gravures.
Grenoble et Vienne, par Marcel Rey-
mond, 118 gravures.
Milan, par Pierre Gauthiez, 109 gravures.
Moscou, par Louis Léger, de l'Institut,
86 gravures.
Munich, par Jean Chanta voine, 134 gra-
vures.
Nancy, par André Hallays, 118 gravures.
Nimes. Arles, Orange, par Roger Peyre,
85 gravures.
Nuremberg, par P.-J. Rée, 106 gravures.
Padoue et Vérone, par Roger Peyre,
128 gravures.
Palerme et Syracuse, par Charles Diehl,
12g gravures.
Paris, par Georges Riat, 151 gravures.
Poitiers et Angoulême, par H. Labbé
de la Mauvinière, i i 3 gravures.
Pompéi (Histoire — Vie privée), par Henry
Thédenat, de l'Institut, 123 gravures.
Pompéi (Vie publique), par Henry Théde-
nat, de l'Institut, 77 gravures.
Prague, par Louis Léger, de l'Institut,
m gravures.
Ravenne, par Charles Diehl, 134 gra-
vures.
Rome (L'Antiquité), par Émile Bertaux,
136 gravures.
Rome (Des catacombes à Jules II), par Émile
Bertaux, 117 gravures.
Rome (De Jules II à nos jours), par Émile
Bertaux, 100 gravures.
Rouen, par Camille Enlart, 108 gravures.
Séville, par Ch.-Eug. Schmidt, i i i gra-
vures.
Strasbourg, par H. Welschinger, de l'Ins-
titut, 117 gravures.
Tours et les Châteaux de Touraine,
-par Paul Vitry, 107 gravures.
Tunis et Kairouan. par Henri Saladin,
110 gravures.
Venise, par Pierre Gusman, 130 gravures.
Versailles, par André Pératé, 149 gra-
vures.
SOUS PRESSE :
Bâle, Berne et Genève, par Antoine ! Cologne, par Louis Réau.
Sainte-Marie Perr,n. Bloig chambord et les Châteaux du
Fontainebleau, par Louis Dimier. | Blésois, par Fernand Bournon.
Les Villes d'Art célèbres
Tunis et Kairouan
PAR
HENRI SALADIN
ARCHITECTE S. A. D. G.
MEMBRE DE LA COMMISSION ARCHÉOLOGIQUE DE L'AFRIQUE DU NORD
Ouvrage orné de 110 gravures
PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR
O , RUE DE TOURNON. 6
I908
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
A Monsieur René CAGNAT,
Membre de l'Institut, Professeur au Collège de France.
Mou cher ami,
Permettez-moi de vons dédier ce petit livre en souvenir
de nos explorations archéologiques en Tunisie et en
témoignage de ma vieille affection.
H. SALADIX
Panorama de Tunis pris du Dar-el-bey.
liLcde Neuruein
AVANT-PROPOS
L'étude de Tunis, comme ville d'art, présente le plus grand intérêt ;
tour à tour punique, romaine, vandale, byzantine, arabe, conquise et
occupée pendant trente-trois ans par les Espagnols, soumise ensuite au
protectorat ottoman, puis gouvernée par une dynastie indépendante, pour
redevenir enfin sous le protectorat de la France une Aille riche, d'une
activité commerciale qui augmente tous les jours, et d'un caractère à
moitié français et à moitié arabe qui en fait le plus grand charme,
Tunis possède un attrait indicible pour tous ceux qui la connaissent. Elle
a conservé tout le charme d'une ville d'Orient, en même temps qu'elle a
vu ses anciens quartiers francs se modifier peu à peu, et une ville
nouvelle, aux belles avenues et aux maisons élégantes s'élever autour
de la vieille cité arabe.
La complexité des influences qui ont agi sur la formation de sa
population, le caractère pittoresque de ses vieux quartiers, la douceur
des mœurs de ses habitants plus policés et d'un esprit moins fanatique
que celui des autres villes de l'Afrique du Nord, tout est un sujet d'étude
intéressante, mais au point de vue de l'art, sa physionomie présente
plus d'intérêt encore. Si les monuments antiques v sont rares (car je
AVAXT-PROPOS
n'y connais que les restes d'un théâtre romain englobé dans les bâtiments
du Dar-el-bey), les monuments arabes y foisonnent. Depuis la mosquée
el Ksar, établie d'après la tradition par Hassan ibn en Noôman vers 64
de l'hégire, et la vénérable Djama el-Zitouna ou grande mosquée fondée
en 114 de l'hégire (732 J.-C.) par Obeïd allah ibn el Habhab, jusqu'aux
derniers monuments religieux construits par les bevs de la dynastie
husseïnite ou restaurés par leurs soins, on peut y suivre le développement
de l'art arabe du Magreb, sous une de ses formes les plus séduisantes.
D'abord en partie romaine ou byzantine puisqu'elle emprunte aux
monuments romains ou byzantins les colonnes, les bases et les chapiteaux
de ses mosquées, l'architecture arabe de Tunisie n'est caractérisée que
par l'emploi de l'arc brisé et de l are légèrement outrepassé. Les plans
de ses premières mosquées sont cependant déjà très typiques et dérivent
plus ou moins de ceux des grandes mosquées du Caire ou de Damas comme
je l'ai prouvé \ mais l'ornementation où se trouvent déjà en principe les
germes de l'art moresque, est encore en partie byzantine. Après les
Aglabites, le style se transforme et l'emploi de l'arc aigu se généralise.
Au xlc siècle de notre ère, du moins à ce que nous pouvons en juger par
la clôture de la Maksoura de Sidi Okba de Kairouan, construite par
ordre d'Abou-Temmim el Moezz, l'art arabe de Tunisie est déjà un art
complet et d'une distinction extrême, mais je ne connais pas à Tunis
de monuments de cette époque. A la fin du XIIe siècle, Abdel Moumen,
fondateur de la dynastie des Almohades, appelé par le dernier souverain
Zeirite de Tunis, Hassan, dont les Normands de Sicile avaient conquis
une partie du royaume (tout le littoral de Djerba à Sousse) s'empare de
la Tunisie tout entière, — c'est à partir de ce moment que l'architecture
arabe de l'Andalousie, influe d'une façon remarquable sur la transforma-
tion de l'architecture et de l'art décoratif dans tout le Magreb. Nous
savons en effet que c'est d'Andalousie, c'est-à-dire de la partie de l'Espagne
arabe où la civilisation était arrivée à son apogée que vinrent les archi-
tectes qui embellirent à cette époque Fez, Marrakech, Tlemcen, etc.,
transformation qui n'eut son complet épanouissement à Tunis que sous
les Hafsides, car l'historien arabe Ibn Saïd nous dit qu'au moment où il
se trouvait à Tunis, c'est-à-dire au XIIIe siècle de notre ère « les
1 Cf. Manuel d'art musulman, t. I; Y Architecture, par H. Saladin. Paris, in-8,
1907. A. Picard, éditeur.
Nous avons jugé inutile de' mettre à la fin de ce volume une Bibliographie, car celle
que nous aurions pu dresser se trouve très complète dans le Manuel d'art musulman
auquel nous renvoyons ici.
AVANT- PROPOS.
architectes, les céramistes, les jardiniers qui travaillent aux monuments
dont les sultans Hafsides ont embelli la ville sont tous des arabes venus
d'Andalousie » ; et, depuis cette époque jusqu'à nos jours, c'est à ces
traditions andalouses que se rattache l'art tunisien,, soit qu'au grand
exode qui suivit la prise de Grenade par Ferdinand et Isabelle en 1492,
de nombreux arabes d'Espagne soient venus se fixer en Tunisie, soit
qu'au dernier exode, celui de 1610, le même phénomène se produisît, et
sur ce point les traditions des artisans de Tunis et le témoignage des
historiens sont unanimes ; soit encore que des artisans marocains soient
venus se fixer à Tunis, et nous en avons la .preuve pour différentes
époques ; ceux-ci dépositaires incontestés de la tradition andalouse, ou
pour, être plus conforme à la terminologie admise, moresque, ont à
chacune de leurs interventions ramené au style moresque la mode tuni-
sienne. C'est ainsi que comme nous le verrons plus loin, des céramistes
et des peintres marocains ont travaillé aux revêtements de mosaï-
que, de faïence et aux plafonds du Dar-el-bey de Tunis, et que plus
tard, un artiste marocain, Hadj Hassen el Fassi passant à Tunis pour
aller faire son pèlerinage à la Mecque, y fut retenu par ordre du fameux
ministre Khéreddine (c'est donc un événement presque contemporain
puisqu'il se passa au XIXe siècle) non seulement pour y décorer de
sculptures sur plâtre la voûte du tombeau de Sidi Brahim-er-Rihaï,
mais encore pour y former des élèves dont cet intelligent ministre
prenait l'entretien à ses frais.
Nous verrons qu'à partir de l'occupation ou plutôt du protectorat
ottoman établi par Barberousse, l'influence de l'art turc se faisait sentir,
non pas précisément dans l'architecture, puisque seule la mode d'employer
des voussoirs colorés alternativement en blanc et en noir dans les arcades,
et qui date du XVIe siècle, semble venir des Turcs (quoiqu'elle ait pu
venir aussi d'Italie), mais surtout dans les arts décoratifs, peinture et
sculpture (influence caractérisée par l'usage presque exclusif des formes
arabescales empruntées aux fleurs et aux plantes) et aussi dans la broderie
et l'ornementation des étoffes. Cette influence est quelquefois prépondé-
rante, comme dans l'ornementation des dalles tombales, d'autres monu-
ments nous la montrent parallèlement à celle de l'art traditionnel
caractérisé par l'arabesque géométrique, comme dans les revêtements en
plâtre découpé au fer. Enfin, une troisième influence, l'influence euro-
péenne, se fait sentir à partir du XVIe siècle, clans l'architecture, les arts
décoratifs et ceux de l'ameublement. — Cette influence est due à deux
causes bien différentes. La première, celle qui s'exerce pour ainsi dire
4 AVANT-PROPOS
directement sur les productions locales, c'est l'introduction de la main-
d'œuvre européenne dans la construction et les arts mécaniques. La seconde
provient de l'importation de meubles, d'étoffes, et même de matériaux
sculptés tels que, colonnes, chapiteaux, bases, chambranles de portes et de
fenêtres en marbre. Nous en verrons plus loin des exemples nombreux.
La première introduction de main-d'œuvre européenne se manifeste
par les travaux exécutés par les esclaves chrétiens dont les corsaires
barbaresques amenaient chaque année un nombre considérable ; parmi
eux les ouvriers du bâtiment, les artisans de tout ordre que les Tunisiens
employaient pour leurs travaux, introduisaient, peut-être malgré leurs
maîtres, des formes européennes dans l'art tunisien. Les artistes même
eurent leur part dans cette influence, car voici ce que dit Mariette dans
la préface delà seconde édition du Traité d'Architecture de Daviler1,
où il donne l'histoire de la vie de A.-C. Daviler, architecte : « Envoyé à
vingt ans à l'académie que le Roy de France entretient à Rome,
il fut accompagné dans ce voyage par Antoine Desgodetz Des
corsaires alg'ériens qui rencontrèrent la felouque sur laquelle ils étaient
montés, l'attaquèrent, s'en emparèrent et firent esclaves tous ceux qui
s'y trouvaient L'amour de son art ne lui permit pas de dissimuler,
il fDaviler) ne resta pas longtemps oisif, il chercha de l'occupation et il
y a lieu de croire qu'on lui en donna. J'ai entre les mains un dessin
original de lui, qui représente le plan et l'élévation d'une mosquée qui
a dû être construite à Tunis sur son dessein, dans la grande rue qui
conduit au faubourg de Babaluch (ce doit être Bab-el-Alloudj). L'archi-
tecture en est de fort bon g'oùt. » Et ce n'est pas seulement dans la
forme que cette influence se fit sentir, certains procédés industriels
furent importés par les captifs chrétiens. C'est ainsi qu'à mon avis les
procédés de fabrication de la faïence à émail stannifère, au grand feu,
dont il reste tant de beaux panneaux de revêtement à Tunis, y furent
importés par des Italiens, car ces procédés, suivis jusqu'à nos jours à
Tunis pour cette fabrication, sont absolument semblables à ceux qui
étaient pratiqués aux XVIe et xvnc siècles en Italie, et sont très différents
de ceux que les Mores d'Espagne, ou Andalous, avaient apportés à
Tunis soit au XIIIe siècle, soit plus récemment à la fin du XIVe, comme
on peut le voir par exemple dans les faïences du mihrab de la Zaouïa
de Sidi Gassem el Djelizi à Tunis 2.
1 Paris, 1738.
- Un bey fonda même au xviii0 siècle une petite fabrique de faïence à la Marsa, mais
c'est de la faïence purement italienne qui y fut produite, italienne comme modèle et décor-
AVANT-PROPOS 5
Nous verrons dans les édifices que nous aurons à examiner dans les
chapitres suivants que de ce mélange d'influences est née une variété de
style arabe qui est loin d'être méprisable, c'est un style moins original
que le style moresque, mais par cela même qu'il est européanisé en
partie, il nous semble très aisément adaptable à nos mœurs et à notre
confort moderne.
Uiclie Garrigut'i.
Tunis. — Juive en costume de ville.
i j I
Citclio Garrigues.
Le Port Je la Goulette.
TUNIS
CHAPITRE PREMIER
HISTOIRE
L'origine de Tunis est contemporaine de l'établissement des Phéni-
ciens à Carthage, on croit même qu'elle lui serait antérieure et qu'elle
aurait été fondée en même temps qu'Utique. Elle est mentionnée comme
la seconde e après Carthage. au moment de la première guerre puni-
que. Déjà à une époque antérieure Tunis était un port maritime, puisque
lors des Q-uerres de Carthaoe contre la Sarclaione. Marseille ou la Sicile.
o o o
les navires de Tunis combattaient avec ceux de Carthage.
En 3Q5 avant J.-C. une révolution des peuplades de l'intérieur contre
-
T UNIS
Cartilage prit une telle importance que leurs troupes envahirent et pil-
lèrent Tunis et ne s'arrêtèrent que devant les fortifications inexpugnables
de Cartilage. D'ailleurs l'importance de Tunis est telle à ces époques
reculées que son nom est mentionné dès l'an 508 avant J.-C. dans les
traités conclus entre Rome et Cartilage. Tunis, Carthage et U tique sont
les trois grandes villes puniques.
Kégulus s'en empare en même
temps que la côte d'Afrique après
avoir vaincu Amilcar et Hannon dans
une bataille navale où il coule trente
galères de Carthage et s'empare de
soixante-cinq d'entre elles. Il y établit
son quartier général afin de menacer
Carthage de près, mais le Lacédémo-
nien Xantippe après un combat meur-
trier en chasse les Romains et s'em-
pare de Régulus.
Nous devons aussi rappeler qu'un
moment la révolte des Mercenaires mit
Carthage à deux doigts de sa ruine, les
soldats cantonnés pour ainsi dire par le
sénat carthasden à Sicca Veneria se ré-
voltèrent et s'emparèrentde Tunis d'où
ils menacèrentla capitale. Tout le mon-
de a présents à l'esprit les récits mer-
veilleux de cette terrible guerre que
Flaubert a décrite avec une magie de
style incomparable et qu'il a si admira-
blement placée dans son cadre exact.
Retranchés dans Tunis, ils y sont assiégés par xlmilcar qui ne peut
les y forcer, mais qui finit cependant, en les affaiblissant par des combats
continuels, par les décider à une^action générale où les forces des révoltés
sont définitivement brisées. Après la troisième guerre punique, TAfrique
devenait une province romaine.
Carthage prise, Tunis suivit sa fortune, mais sa renaissance suivit
aussi celle de son ancienne métropole. Caïus Gracchus se préoccupa le
premier de relever de ses ruines la vieille capitale punique et y établit
un certain nombre de colons, plus tard César y envoya aussi des colons,
mais c est à partir du règne d'Auguste que la colonisation de Carthage
Uuiic (iami
Fragment de Stèle Punique au musée
de Saint-Louis, à Carthage.
10
TUNIS
prit un réel et rapide développement. Sa prospérité et celle de l'Afrique
romaine ne firent que s'accroître jusqu'à la fin de l'empire romain, car
avant la translation de l'empire à Constantinople elle était, comme l'a
dit Solin, la seconde ville du monde, après Rome. c< La première et pres-
que la mère de toutes les villes d'Afrique, disait Salvien, toujours la
rivale de Rome, autrefois par ses armes et sou courage, depuis par sa
grandeur et sa magnificence ».
Actuellement, je ne connais rien à Tunis qui puisse se rattacher aux
monuments de la Tunis punique.
Il n'en est pas de même de la ville romaine qui s'étendit sur ce que
des sièges successifs avaient pu laisser de la ville primitive- et le commen-
cement de sa renaissance dut coïncider probablement avec celui de Car-
tilage lorsque Auguste y envoya cinq mille colons pour la peupler et la
relever de ses ruines.
.S'il est possible en effet de penser que parmi les fragments antiques
que l'on découvre à chaque pas dans les rues de Tunis, une grande par-
tie peut provenir du pillage de Carthage. il n'en est pas moins vrai que
beaucoup d'autres doivent provenir des restes de la Tunis romaine, dont
il subsiste d'ailleurs des vestiges assez importants dans le Dar-el-Bey ou
Palais du Bey, clans la partie la plus élevée de la ville. Ce sont des
arcades à pilastres, avec voûtes en berceau, que j'y ai signalées dès 1885
et qui très probablement appartiennent à un théâtre antique. Il n'est
pas douteux qu'une exploration plus approfondie que celle que j'ai pu en
faire ne permette de découvrir clans les sous-sols de cet édifice, et même
dans les caves des bâtiments voisins d'autres vestiges de ce grand monu-
ment.
Il est fort probable que toute la ville haute a dû être construite sur
les ruines ou sur l'emplacement de la Tunis romaine et punique. Cette
ville antique ne devait pas descendre beaucoup plus bas que la grande
mosquée ou tout au moins que le milieu de la rue de l'Eglise, car les
historiens arabes disent1 que« la grande mosquée domine la mer, mosquée
dont l'édification de même que celle de l'Arsenal est due à Obeïd-Allah-
ibn el Habhab qui amena la mer jusqu'à ce point ». Depuis lors les
décombres, les débris de toute sorte ont comblé peu à peu les bas-fonds
du lac. le canal d'Obeïd-Allah a été comblé aussi et la ville s'est étendue
peu à peu en descendant vers l'Est ; la ville européenne peut être con-
sidérée par conséquent comme ayant été construite sur le terrain gagné
1 Kitab el Istibcar. Recueil de Constantine , 1899.
HISTOIRE
sur le lac. ce qui actuellement n'est pas sans présenter de grandes diffi-
cultés techniques pour la fondation des maisons des quartiers nouveaux,
car le terrain n'y a qu'une consistance médiocre.
Mais bientôt le flot des barbares envahissait l'empire et les Vandales
traversant le détroit des colonnes d'Hercule, passaient en Afrique et leur
flot dévastateur commençait son œuvre de destruction générale.
Cliché Sadoux.
Mosaïque d'un palais de Cartilage1.
Si nous retrouvons à Carthage des ruines de l'époque chrétienne, anté-
rieures, contemporaines et postérieures à l'occupation Vandale, rien ne
1 Un certain nombre de photographies que nous donnons dans cet ouvrage sont dues
à feu E. Sadoux, inspecteur du Service des Antiquités et des Arts de la Régence de
Tunis qui a exécuté pour ce Service un nombre considérable de clichés. On peut en admi-
rer une faible partie exposée dans les salles annexes du musée du Bardo. Je crois néces-
saire de rappeler ici la mémoire de cet excellent artiste dont le concours -a été si précieux
aux directeurs des Antiquités, il fut leur fidèle et consciencieux collaborateur pen-
dant près de quinze années. Parcourant la Tunisie en tous sens, relevant les monuments
antiques, surveillant et dirigeant les fouilles exécutées pour le Service, il a été-un des
meilleurs auxiliaires de la science archéologique en Tunisie. Mais ses soins n'étaient pas
exclusivement réservés à l'archéologie classique, il a surveillé quelques restaurations de
monuments arabes, notamment celles de la mosquée du Barbier et de la mosquée de Sidi-
Okba à Kairouan (exécutés par l'architecte indigène__de l'administration des Habous). Il
avait bien souvent tenté d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur les monuments
arabes et sur les industries indigènes de la métropole et des provinces.
12
TUNIS
subsiste à Tunis des anciennes églises chrétiennes, sinon la Djama el
Ksar où la tradition locale veut voir une ancienne église transformée en
mosquée et la légende naïve qui se rattache à la Djama es-Zitouna :
e une église 1 s'élevait à remplacement même du minaret actuel, et un
moine nommé Tarchich 3^ avait sa cellule. Les bandes de partisans
venaient camper tout à côté, et ils s'adoucissaient aux récits du moine.
Ils disaient : ce moine nous apprivoise (tou'nis) si bien que le nom de
Tunis resta à la localité 2. » Voilà encore un exemple de l'habitude des
Arabes de chercher par des analogies de mots (on pourrait même dire
par des calembours) l'étymologie des mots dont ils ignoraient l'origine,
nous avons autrefois, M. Cagnat et moi, rapporté l'étymologie supposée
du nom de Sousse (Voyage en Tunisie par M. R. Cagnat et Saladin, dans
le Tour du monde) et les Sfaxiens attribuent le nom de leur ville à la
quantité de concombres [sfàkous] qu'on y cultivait jadis, sans se repor-
ter au nom ancien de la ville, Sfakès.
Dévastée comme toutes les autres villes de l'Afrique par les Vandales
vers 430 de notre ère. elle partagea avec Carthage le rôle de capitale de
l empireéphémère fondépar Genséric, maisen 535 Bélisaire dans unerapide
campagne ramenait l'Afrique sous le sceptre du basileus et Tunis, comme
Carthage, devenait byzantine. Cent ans après à peine, Amr-ibn-el-Aas,
le conquérant arabe de l'Egypte formait une armée pour s'emparer de
l'Afrique du nord et occupait la Tripolitanie, Abdallah-ibn-Saad poussait
ses troupes jusqu'à Africa (la Mahdia actuelle, ville de la côte tuni-
sienne située entre Monastir et Sfax) les expéditions successives d'Ab-
dallah-ibn-Zobeïr et d'Okba-ben-Nâfi remplaçaient partout la domina-
tion byzantine par celle des musulmans ; enfin Hassan-ben-Nooman, en
69 de l'hégire et sous le khalifat d'Abdel Malik-ibn-Merouàn s'emparait
de Carthage et terminait ainsi la conquête de l'Afrique. Carthage détruite
et pillée, il embellissait de ses dépouilles non seulement Tunis, mais
même Kairouan dont à mon avis une grande partie des colonnes, bases
et chapiteaux de la grande mosquée proviennent de la vieille capitale de
l'Afrique :;. A partir de ce moment l'occupation arabe devient définitive
et peu à peu disparaissent à la fois le christianisme et la culture romaine;
1 On 11 trouvé en effet en faisant les fondations de ce minaret, reconstruit récem-
ment, un linteau décoré d'un chrisme, ce qui donne une grande probabilité à cette
légende. Une autre légende dit que cette église était consacrée à sainte Olive, d'où par
tradition le nom de la Djama Zitouna, ou de l'Olivier.
2 Kitab el Istibcar. Recueil Je Constantinc , 1899.
3 Cf. Monographie Je Sidi Okba Je Kairouan, par H. Saladm. Leroux, 1903. — J'y
ai indiqué les preuves du fait que j'avance ici.
HISTOIRE 13
l'islamisme règne en maître sur l'Afrique. Jusqu'à la fin du VIIIe siècle
de notre ère les khalifes avaient gouverné directement l'Afrique en y
envoyant des émirs; le dernier de ceux-ci. Ibrahim-ibn-el-Aglab nommé
par Haroun-al-Rachid, comme gouverneur, se proclame en 184 de 1 hé-
gire (800 de l'ère chrétienne) maître absolu et indépendant à Kairouan
Cuclie iNiruracill.
La Mosquée Zitouna et le nouveau Minaret.
dont il fait sa capitale, et c'est à partir de ce moment que l'Afrique
musulmane peut être considérée comme séparée en fait du khalifat
d'Orient, malgré les liens très faibles de vassalité qui la relièrent d'une
façon intermittente aux souverains de Bagdad.
I£n 281 de l'hégire (894 de notre ère) Abou-Ishak transférait la capi-
tale du rovaume aglabite à Tunis et y construisait un palais royal. C est
donc à partir de cette date que Tunis peut être rangée au nombre des
villes capitales des royaumes musulmans. La dynastie aglabite fut détrô-
née vers 296 de l'hégire (908 de J.-C.) par Abou-Mohammed-Obeid-
i/j TUNIS
Allah, fondateur de la dynastie fatimite qui établit sa capitale à Mahdia,
l'ancienne Africa, qu'il reconstruisit en entier et sur un plan plus gran-
diose ; mais en 362 de l'hégire (972 de J.-C), Djoher, général du calife
Cliché Garrigues.
Minaret de la Mosquée-el-Ksar, fondée par Hassan-ben-Nooman.
fatimite El-Moëz-ledin-illah conquérait l'Egypte et y fondait une nouvelle
ville qu'il appelait Kahira (le Caire) à côté des villes bâties par Amrou
et Ahmed-ibn-Touloun ; les fatimites en faisaient leur capitale, et ne
laissaient en Tunisie qu'un vice-roi.
Le premier de ceux-ci, Youssouf-aboul-Foutouh-el-Sanhadji, fonda à
Tunis la dynastie des Zeirites, dont le dernier souverain Hassan, vaincu
HISTOIRE
parles Normands de Sicile qui lui avaient pris Djerba, Sfax, Mahdia,
Monastir et Sousse vint solliciter le secours d'Abd-el-Moumen. le fonda-
teur de la dynastie marocaine des Almohades. Celui ci, à la tête d'une
Minaret de la Mosquée de la Kasba.
armée considérable s'empara successivement de Tunis, de .Sfax, de Gabès,
de Tripoli, et enfin, en l'année 555 de l'hégire (1160 de J.-C.) delà place
très forte de Mahdia où les Normands de Sicile avaient tenu avec une
opiniâtreté remarquable pendant près d'une année.
Abd-el-Moumen, loin de rendre alors la Tunisie au prince dépossédé,
la réunit à son empire et ce furent des gouverneurs envoyés du Maroc
TUNIS
qui eurent à gérer pour ainsi dire le pays pour le compte du Sultan
Almohades. Cette période toute de vexations, d'oppression, de spoliations
dura jusqu'au commencement du xin" siècle de notre ère, oùles Almoha-
des furent chassés de Tunisie par les Almoravides d'Ali-ben-Ishak.
Reconquise par Abou-abd-allah-Mohammed fils d'El Mansour, elle reçut
comme gouverneur Abd-el-Ouahed-Abou-Hafs en 603 de l'hégire (1206 de
J.-C.) dont les descendants régnèrent sur Tunis sous le nom de Hafsides.
Les successeurs de ce gouver-
neur et ses descendants, se rendi-
rent rapidement assez puissants
pour chercher à se rendre indé-
pendants, et le premier d'entre
eux, qui s'éleva au rang suprême
fut Abou-Abdalîah-Mohammed-el-
Mostancer-billah sous le règne du-
quel (en 669 de l'hégire, 1270 de
J.-C.) le roi de France saint Louis
vint à la tête d'une armée nom-
breuse, prendre Carthage et assié-
ger Tunis. Mais la mort du roi de
France suivie d'un traité de paix et
du départ des croisés, laissait
les Hafsides paisibles possesseurs
de leur royaume. Et c'est cette
djmastie qui vit s'embellir et s'a-
grandir Tunis, et devenir une des
plus belles villes de l'Islam. Nom-
breux sont encore à Tunis les édi-
fices, mosquées ou medersas, construits sous leur règne.
Ils agrandirent la grande mosquée ou mosquée Zitouna à plusieurs
reprises. La grande mosquée de la Kasba et son beau minaret furent
élevés par Abou-Zakaria de 123 1 à 1235 de notre ère. Leurs palais furent
célèbres, celui d'Abou Fehr (à l'Ariana près de Tunis) par exemple, dont
on a retrouvé tout dernièrement les vestiges. Ce palais comprenait des
pavillons d'habitation, entourés de jardins avec de grandes pièces d'eau
qui reflétaient les ombrages des pins et des cyprès et des kiosques mer-
veilleux ornés de marbres et de faïences, aux plafonds de bois sculptés,
dorés et peints et où des jets d'eau entretenaient une éternelle fraîcheur.
Au commencement du xvi' siècle, le dernier souverain Hafside,
CilClH' b.ddvl
Entrée de la Méda (Salle des ablutions)
de la Djama Zitouna.
HISTOIRE 17
JVioulay-Hassan, lit étrangler tous ses frères, en montant sur le trône ;
le plus jeune Réchid cependant échappa au massacre, s'enfuit à Alger et
se réfugia sous la protection du célèbre Khaïr-ed-dine, un des fameux
Tombeau de Mrad-bey et Minaret de la Mosquée d'Hamouda Pacha.
frères Barberousse qui, comme on le sait, s'étaient déclarés vassaux de la
Sublime Porte dès qu'ils avaient pu s'emparer du pouvoir à Alger. Ce
protecteur était bien mal choisi par Réchid, car il en profita pour tenter
la conquête de Tunis, en son nom personnel et avec l'appui de la flotte
i8
TUNIS
ottomane. Moulay-Hassan chassé de Tunis par Barberousse se décide à
demander l'aide du puissant empereur d'Occident, Charles-Quint, et
réussit à l'obtenir.
Cette campagne de Charles-Quint contre Tunis, qu'ont immortalisée
non seulement les historiens, mais encore les artistes (car au Palais Royal
de Madrid sont conservées les merveilleuses tapisseries qui en repré-
sentent les principaux épisodes) débuta par deux succès, la prise de la
< Toulette et celle de Tunis ; cette dernière ville fut abominablement pillée
et des trésors d'art et de science impitoyablement détruits, les palais
incendiés, les manuscrits précieux brûlés ou jetés a la voirie, la grande
mosquée souillée par les chevaux de la cavalerie espagnole, et c'est à
cette dévastation barbare que nous devons certainement la disparition de
bien des chefs-d'œuvre de l'art arabe à Tunis. Deux ans plus tard,
en 1537, Sousse était soumise; en 1539, André Doria s'emparait de Sfax,
de Sousse, de Monastir, après avoir réduit à la suite d'un siège difficile
l'inexpugnable Mahdia.
La Tunisie semblait destinée à une occupation définitive par les
chrétiens, malgré des retours offensifs et souvent couronnés de succès
où les musulmans réussissaient à expulser momentanément les nouveaux
conquérants; mais les dernières victoires de don Juan d'Autriche qui
était parvenu à reprendre Tunis, Bizerte, à renforcer les garnisons
espagnoles des villes de la côte, finirent par porter ombrage au sultan
Sélim II, le fils du grand Soliman ; le célèbre Sinan Pacha, à la tête d'une
flotte formidable, conduite par Kilidj-ali, l'ancien dey d'Alger, se
présenta devant les côtes de Tunisie, reprit Tunis d'abord, après avoir
bloqué la (roulette, qui fut définitivement reprise aux Espagnols en 1573.
La chute de cette forteresse consacrait la conquête définitive de la
Tunisie par les Turcs. Ceux-ci y établirent un gouvernement analogue à
celui de la régence d'Alger : un conseil de gouvernement composé de
chefs militaires administrant le pays sous l'autorité suprême d'un pacha
investi par le grand seigneur et qui prit le nom et le titre de bey. Cette
organisation ne manqua pas de présenter tous les inconvénients inhérents
à sa constitution, révolutions militaires, émeutes, et de cet état un peu
anarchique, seuls les beys énergiques comme Mourad-Bey Ie'' surent tirer
un peu d'ordre et de prospérité. A ce moment, malgré les vices de cette
administration despotique et arbitraire, Tunis voyait sa richesse s'accroître
d'une façon extraordinaire, tant par le grand commerce qui se faisait
entre la Tunisie, l'Algérie, la Tripolitaine, l'Egypte, l'Asie Mineure et
le centre de l'Afrique, et aussi avec les pays européens, que par la guerre
HISTOIRE 19
de course que les hardis marins barbaresques entretenaient contre tous
les pays chrétiens de la Méditerranée. C'est de cette époque que datent
les plus beaux monuments de la Tunis arabe. Mais comme les bevs
étaient nommés par le Diwan, conseil de gouvernement composé des
chefs de la milice turque, leur existence était subordonnée non seulement
au caractère électif de leur nomination, mais encore à une foule de
révolutions intérieures suivies de morts violentes ; combien, en effet, de
Cliché Neurilein.
L'avenue de la Marine et l'ancienne Cathédrale.
ces beys n'ont-ils pas succédé à celui qu'ils venaient de voir, et peut-être
de faire mettre à mort? Aussi, vers 1650, une réaction se produisit-elle
pour enlever aux milices le droit à l'élection et aux révolutions de palais.
Deux frères, Ali et Mohammed-Bey s'emparent du pouvoir, organisent
une armée dévouée et rendent héréditaire le trône dans leur famille.
Leurs descendants se succédèrent jusqu'en 1706 où Hassan-bey. fils
d'Ali-el-Turki détrôna Ibrahim ech-Chérif, et fonda la dynastie Husseïnite
qui règne encore de nos jours à Tunis. Son règne fut très prospère, mais
se termina par une suite de désastres et il périt enfin assassiné. Un des
règnes les plus heureux fut celui d'Hamouda Pacha, sous le règne duquel
fut élevée sa mosquée éponyme dont le gracieux minaret, le plus élégant
20 TUNIS
de tous ceux de Tunis, s'élève encore à l'angle des rues de la Kasba et
de Sidi ben Arouz. Sous les princes de la dynastie husseïnite, la Tunisie
et Tunis surtout, jouirent d'une grande prospérité et la capitale s'enrichit
de palais et de monuments remarquables. Cette prospérité ne commença
guère à décliner que vers le commencement du xixe siècle par suite du
peu de fermeté des souverains, de la toute-puissance de leurs favoris et
d'une indolence administrative telle que toutes les ressources de la
Régence furent successivement compromises en même temps que son
commerce et son agriculture déclinaient de plus en plus. Quelques
ministres d'une intelligence remarquable, tels que le fameux Khéreddine
essayèrent d'enrayer cette décadence, mais leurs efforts furent vains. Un
seul remède s'imposait, héroïque il est vrai, le protectorat. Le bey Sadok
le comprit, et c'est du jour où il remit entre des mains françaises
l'administration de ses finances et la direction des principaux services de
la Régence, que la Tunisie a réparé ses pertes et retrouve peu à peu les
éléments de son ancienne prospérité. Les routes, les ports, les chemins
de fer facilitent la renaissance de son commerce. Ses finances prospères
lui donnent un crédit égal à celui des Etats les plus riches, la sécurité a
ranimé partout le commerce et l'agriculture et peu à peu les contrées
incultes qui formaient en grande partie les terrains de parcours des
tribus nomades, sont rendues à la culture des céréales, de la vigne, de
l'olivier. Tunis elle-même, en attirant les capitaux français par sa situation
merveilleuse et son port, s'accroît tous les jours de quartiers nouveaux.
La ville arabe est respectée, centre d'une vie indig-ène remarquablement
intense au point de vue commercial, elle ne peut que conserver son aspect,
puisque sa population indigène devenue plus prospère et plus riche par
la sécurité des transactions, ne peut que s'augmenter peu à peu. C'est
d'elle seule que nous nous occuperons ici, car c'est elle qui est la ville
d'art. La ville européenne est trop jeune encore pour qu'on puisse y
chercher le charme que les siècles ont laissé sur ce qu'ils ont consacré,
mais qui sait, peut-être un jour viendra où les Tunisois après avoir
sacrifié comme ils le font jusqu'ici, aux nécessités de la vie réelle, par des
constructions plus utilitaires que réellement belles, songeront enfin à
demander à l'art cette parure qui seule consacre pour toujours les œuvres
humaines.
Ancien débarcadère et fort de la Goulette.
CHAPITRE II
DESCRIPTION GÉNÉRALE DE TUNIS
Autrefois, avant que le port de Tunis ne fût creusé et que le long
chenal qui traverse la Bahira pour arriver jusqu'à la lagune de la Gou-
lette ne rejoignît la mer, l'arrivée à Tunis était fort compliquée. Il fallait
d'abord débarquer à la Goulette après avoir longé la côte et aperçu tour
à tour Sidi-bou-Saïd avec ses nombreuses petites maisons blanches qui
s'étagent sur les pentes rapides de la colline, puis Carthage dominée par
la cathédrale qu'y fit construire le cardinal Lavigerie, Carthage dont les
ruines à peine visibles alors commencent à être dégagées peu à peu par
les fouilles patientes du P. Delattre et du service des antiquités de la
Régence, puis Dermèche, Douar-ech-chott, les deux lagunes où l'on
croit reconnaître les ports antiques de Carthage, le palais de Khéreddine
et la silhouette de la Goulette, l'escale de Tunis, dont les minarets, le
clocher et les maisons blanches qui s'élèvent sur une longue ligne d'eau
22
TUNIS
miroitante ne sont pas sans rappeler les aspects si classiques des petites
îles voisines de Venise. On prenait ensuite le chemin de fer Rubattino
qui longeant le lac de Tunis vous débarquait en plein quartier européen.
Maintenant l'arrivée moins accidentée est bien plus intéressante, car
de loin la ville arabe s'aperçoit. Au-dessus du quartier informe du port
et de la ville européenne aux maisons un peu monotones de régularité,
on voit s'étager les quartiers
arabes dominés par la Kasba,
le Dar-el-bey et les minarets
les plus élevés des mosquées.
C'est toujours Tunis la blanche,
qui apparaît rose et blanche aux
rayons du soleil levant, sous un
ciel d'un bleu tendre, transpa-
rent et légèrement verdàtre,
presque sans nuages et d'un éclat
plein de charme.
La ville nouvelle s'étend
presque jusqu'au port, et s'étale
surtout vers la droite pour re-
joindre la colline du Belvédère
qui sera bientôt peuplée de char-
mantes villas.
Le port qui est de création
récente est déjà trop étroit pour
le commerce très actif qui s'y
fait; on l'agrandit, on l'agran-
dira encore et dans quelques
années il aura atteint une impor-
tance considérable.
La ville européenne compte déjà plusieurs monuments, la Résidence,
l'hôtel de ville, le Palais de Justice, celui des administrations militaires,
le Casino-théâtre, une cathédrale inachevée et l'hôtel des Postes que j'ai
construit en 1893.
Mais nous n'avons pas à décrire une ville européenne, nouvelle, et ses
rues bordées de grandes maisons régulières dont plusieurs sont fort belles,
cela ne présenterait rien de bien inédit à nos lecteurs.
C'est la ville arabe qui nous attire. Respectée jusqu'ici par une admi-
nistration remarquablement intelligente qui a compris qu'il fallait en
Clli'lie iSeuiUeiJi.
Jeune fille nomade.
DESCRIPTION GÉNÉRALE DE TUNIS 23
conserver autant que possible le caractère, la Tunis arabe a gardé ses
rues étroites et tortueuses, ses impasses sombres, ses lourdes arcades qui
semblent épauler les maisons qui les bordent, ses demeures aux rares
fenêtres grillées, aux portes singulièrement ornées d'arabesques formées
par des tètes de clous, et d'énormes heurtoirs, ses carrefours abrités d'au-
vents ou même de couvertures en planches, et ses coins intimes où la
Cliché Garrigues.
Une famille juive dans le Harâ ou quartier juif.
verdure d'un arbre met une ombre fraîche sur des murs éclatants de
blancheur.
Les Européens y sont rares, les indigènes musulmans ou juifs, hom-
mes et femmes, y circulent avec animation, avec leurs costumes variés,
depuis celui du juif tunisien à moitié européanisé, jusqu'à celui du
nomade de l'intérieur ou des oasis du sud extrême qui ont l'un et l'autre
gardé toute leur originalité. Le quartier le plus intéressant par sa
vie intense et son caractère, est celui des souks qui s'étend de la Kasba
à la grande mosquée, et de Sidi Mahrez à la rue du Trésor. Nous y
reviendrons plus loin dans un chapitre qui lui sera consacré.
24 TUNIS
La ville indigène se compose de deux parties, la ville proprement
dite ou Médina et les faubourgs ou Ribat. La Médina est comprise
dans l'ancienne enceinte, autrefois tracée par les Aglabites et plus tard
réparée et agrandie par les Hafsides. Elle est habitée surtout parla haute
bourgeoisie, les fonctionnaires, le clergé indigène. Un quartier séparé ou
Hara était autrefois exclusivement consacré aux juifs, tenus à l'écart de la
société musulmane actuellement encore comme jadis. Maintenant pour
éviter cette sorte de séquestration, la population juive aisée quitte peu à
Cliché Garrigues.
Jeunes Juives de Tunis.
peu ce vieux quartier et vient de plus en plus habiter les maisons du quar-
tier européen.
On a vanté beaucoup, et peut-être un peu trop, la beauté des femmes
juives de Tunis. Autrefois le costume indigène, (un peu bizarre peut-être,
parce que sans jupes) donnait, il est vrai, un ragoût très piquant à leur
beauté, et ces costumes brillants, vus dans ces cours pittoresques des
vieilles maisons du Hara ne laissaient pas de former des tableaux pleins
de couleur et d'imprévu.
Maintenant il n'y a plus guère que dans les familles juives qui gar-
dent fidèlement les traditions locales, qu'on revoit encore ces pantalons
aux jambières collantes brodées d'or et d'argent, ces blouses courtes aux
couleurs vert pistache, bleu de ciel, rose tendre, jaune abricot, violet lilas,
ces ceintures de soie, ces hauts bonnets pointus en velours brodé d'or
semblables à nos hennins du moyen âge, qui étaient si jolis à voir sur
DESCRIPTION GÉNÉRALE DE TUNIS 25
les jeunes filles et les jeunes femmes, mais qui donnaient un aspect si
singulier aux robustes matrones dont l'embonpoint un peu exagéré était
cependant une beauté très appréciée par leurs compatriotes.
Maintenant plus européanisées encore que leurs frères, leurs maris et
leurs pères, les juives de Tunis s'habillent à la française aussi souvent
Uiclie (inn-iïues.
Porte d'une maison de la Médina.
qu'elles le peuvent, et celles qui sont réellement belles ne perdent pas à
ce changement de costume, au contraire.
Je ne parlerai guère des femmes arabes, car on ne les voit passer
dans la rue que voilées et quelque bien reçu que j'aie été chez mes amis
arabes, je n'aurais jamais été admis à voir la partie féminine de leur
famille ; mais quelques femmes de fonctionnaires ont été reçues dans des
familles arabes et ont pu voir que si quelques-unes de ces dames sont
d'une beauté singulière, elles ont un type qui diffère si peu du type des
26
T U N I S
Italiennes ou des Espagnoles que si, au lieu de leur costume indigène,
moins singulier et bien plus seyant que le costume des juives, elles s'ha-
billaient à l'européenne, elles se distingueraient peu des élégantes de la
société européenne de Tunis.
Les femmes arabes vivent d'ailleurs beaucoup moins cloîtrées qu'on
ne le pense généralement, elles circulent partout, hermétiquement voi-
lées, il est vrai, mais peut-être
bien autant par coquetterie, et
pour protéger leur teint, que
pour échapper aux regards des
hommes.
Leur costume, je l'ai dit, est
assez gracieux, une robe, ou
l'ont a ^ en soie, à rayures est faite
d'une étoffe serrée à la ceinture,
mais ajustée seulement, et non
pas cousue, une veste (c'est le
boléro espagnol qui est vraiment
une tradition arabe) s'ouvre sur
une chemisette en soie claire ou
en gaze, un bonnet pointu en
velours brodé qu'un voile très
transparent couvre en partie,
voilà le costume élégant qui,
plus ou moins riche, est celui
des dames tunisiennes.
Les hommes, avec les culottes
courtes un peu bouffantes, des
bas bien tirés, des babouches,
une veste qui plus ou moins
richement brodée à l'encolure et aux manches s'ouvre sur un gilet de
même étoffe, portent une djebba ou gandoura, ample vêtement en drap
léger, ou encore un haïk, grande et longue pièce d'étoffe blanche de laine
très légère rayée de soie ou même toute en soie, dans laquelle ils se
drapent avec une suprême élégance. Une troisième pièce du costume est
le burnous, en laine blanche plus ou moins fine suivant le luxe qu'on
veut y mettre.
Tous ces éléments du costume arabe, sont, ou bien unis, ou bien
séparés suivant les ressources, la fantaisie du moment ou les circons-
Dame Tunisienne en tenue de promenade.
DESCRIPTION GENERALE DE TUNIS
27
tances, et le turban plus ou moins volumineux et plus ou moins savam-
ment disposé, indique aussi le rang de celui qui le porte.
Je me rappelle un véritable chef-d'œuvre du genre, c'est celui d un
des muftis delà grande mosquée, admirablement drapé de la mousseline
blanche la plus légère qu'on puisse concevoir et disposé avec une correc-
tion telle qu'on aurait pu le comparer très justement à un admirable tur-
ban sculpté du marbre le plus fin.
C'est pendant les fêtes indi-
gènes qu'il est intéressant de
circuler au milieu de la foule,
dans le quartier Halfaouine, sur
la place qui s'étend devant la
mosquée du Saheb-et-Taba, dont
tout le soubassement a été cons-
truit en pierres d'appareil régulier
provenanttoutesde la démolition
des monuments de Carthag'e1.
C'est à travers une suite de
boutiques en plein air, de cafés,
de jeux divers, balançoires, che-
vaux de bois, etc., que circulent
les femmes voilées avec leurs
enfants habillés de couleurs ad-
mirablement assorties, les gra-
ves musulmans, les jeunes gens
aux gandouras roses, vertes, vio-
lettes. De toute cette foule
dont la gai té reste calme et
digne, se dégage une harmonie
de tons d'une discrétion et d'un charme qui montrent combien le goût
et la distinction dans l'assemblage et la juxtaposition des couleurs est
resté un sentiment vivace. ici, comme dans tout l'Orient musulman. On
ne peut que regretter de penser que dans un temps plus ou moins
éloigné, ces traditions se perdront au contact de la civilisation occidentale.
La Médina, ou ville proprement dite, était autrefois enserrée dans une
1 On y voit cncoie les trous de louve qui servaient au levage des matériaux.
Carthage a été la carrière dont Tunis a tiré tous les matériaux dont elle est bâtie :
son enceinte fortifiée, construite au xvn'-' siècle par un ingénieur hollandais, est entière-
ment faite de pierres arrachées aux monuments de Carthage.
Tenue de ville d'une femme Arabe
de condition moyenne.
28
TUNIS
enceinte de murs épais en pisé dont les parties les plus anciennes ont été
construites sous l'Aglabite Ziadet- Allah, et dont une porte qui date du
XIIIe siècle de notre ère, et remonte par conséquent à la réfection de
cette enceinte par Ouathec-abou-Zakaria, existe encore, c'est Bab-Djedid,
Cliché Garrigues,
Bab-Djedid
la porte neuve, ainsi nommée parce qu'elle contrastait alors avec la
vétusté du mur dans lequel on l'avait percée. Ce mur, épais de près de
cinq mètres, est construit en tabla ou pisé ; sa masse énorme défiait les
coups des béliers, les projectiles des mangonneaux et les travaux des
mineurs. La vieille porte dresse encore sa masse sauvage, en façade sur
le boulevard. Ses pierres sont ravagées par le temps et roussies par le
soleil, ses voûtes sont en partie effondrées, et ses lourds vantaux bardés
DESCRIPTION GÉNÉRALE DE TUNIS
29
de fer et revêtus de clous énormes ne roulent plus depuis longtemps sur
leurs gonds rouillés ; des boutiques misérables occupent l'emplacement
des corps de garde où se tenaient les soldats des sultans hafsides ; sur son
pavé inégal, ce ne sont plus les brillantes cavalcades d'autrefois qui passent
où des guerriers couverts de cottes de mailles, montés sur des chevaux
caparaçonnés, caracolaient sous ses voûtes sonores; ce sont les arabas
ou voitures indigènes, sortes de
haquets rouges, ce sont les bour-
ricots chargés de charbon, de
pierres, de broussailles, ou d'é-
normes outres gonflées d'huile, ce
sont les artisans, les gens du fau-
bourg, les paysans, qui par là
pénètrentdans la ville. Les ruelles
qui y aboutissent sont tortueuses
et pittoresques, parfois recouver-
tes de voûtes en briques crépies
d'un enduit à la chaux si épais
qu'il forme presque des stalactites
aux endroits où les briques irré-
gulièrement placées dépassent
l'alignement, parfois entièrement
abritées du jour par de larges
auvents en planches que le temps
a noircies et au travers desquelles
un ravon de soleil vient éclairer
les petites boutiques où se tien-
nent dans l'ombre, les marchands.
C'est en dehors de cette porte,
en montant vers le collège Alaouï
par la place des moutons, ou en contournant la mosquée el Houa que l'on
arrive vers un des points culminants de Tunis. C'est là que se trouvait
une petite maison arabe où j'ai demeuré autrefois et du haut de laquelle
j'ai souvent, le soir, contemplé l'admirable panorama de Tunis. A la
lumière si douce de la lune, on reconnaît les masses des principaux
monuments qui dominent Tunis, et leur silhouette est rendue plus visible
encore par l'illumination qui en temps de Ramadan éclaire tous les soirs
les minarets des nombreuses mosquées de la ville. D'autres lueurs
brillent de tous côtés, et jusqu'aux limites de la vue à droite on aperçoit
Porteur d'eau ou Guerbadji
30 TUNIS
la mosquée de Sicli-bel-Hassen. où sont enterrées les femmes des bevs
et dont la silhouette accidentée se découpe en lignes de feu à l'horizon.
En revenant vers la gauche, c'est la ville européenne qui se devine à
une lueur confuse, puis tous les minarets de la ville arabe, ceux des petites
mosquées, celui de la mosquée de la rue des Teinturiers, celui delà Djama
Zitouna ou grande mosquée dont les deux dômes sont illuminés, celui de
la mosquée de Sidi ben Arouz si élégant, celui de Sidi Youssef, le Dar-
Cliché Neurdein.
Panorama de Tunis.
el-bey, le minaret de la mosquée de la Kasba et au loin à gauche le
grand dôme de Sidi Mahrez épaulé par de grandes demi-coupoles.
Au lever du jour, le spectacle est tout autre ; le ciel est d'une légèreté
de tons et d'une douceur exquise, rose à l'horizon, il est partout ailleurs
d'un bleu verdàtre qui se fonce insensiblement à mesure que le regard
monte vers le Zénith.
Les ombres projetées sont à peine visibles et l'air est si limpide que
le regard s'étend jusqu'aux limites de l'horizon sans perdre aucun détail
du pa}^sage.
C'est d'abord au loin, vers le sud, le Djebel Zaghouan dont la masse
rose se remarque comme si elle émergeait brusquement du sol, avec son
dessin aux âpres contours, puis un peu plus vers la gauche, le Djebel
DESCRIPTION GÉNÉRALE DE TUNIS
bou Korneïn, la montagne aux deux cornes, dont les deux pointes se
découpent sur le ciel et sur une des cimes duquel se dressait autrefois
un temple consacré au culte de Baal-Saturne, puis le Djebel Ressas
ou montagne de plomb, dont la teinte sombre forme une tache sur la
silhouette bleuâtre des collines qui, par une pente insensible, vont
rejoindre au loin la ligne indécise des montagnes formant l'arête prin-
cipale de la presqu'île du cap Bon.
Le golfe de Tunis et le lac scintillent sous les premiers feux du
jour, et c'est à peine si l'on distingue au loin la fine lagune sur laquelle
se profile la silhouette de la Goulette et qui, comme d'un trait presque
imperceptible sépare la mer et le golfe de Tunis du lac de Tunis
proprement dit ou Bahira, puis le sol se relève peu à peu, ce sont
les premières pentes des collines sur lesquelles fut bâtie Carthage, et
que surmonte l'antique Byrsa, citadelle de Didon, dernier refuge des
défenseurs de Carthage, et où s'élèvent maintenant la cathédrale, le
monument de saint Louis et le couvent des Pères blancs. Cette ligfne
remonte peu à peu, et ce sont les innombrables terrasses de Sidi bou
Saïd que l'on entrevoit à peine, éclairées par les premiers rayons du
jour, et la forme indécise des collines qui ferment la vue sur la Marsa,
l'Ariana et rejoignent Tunis par le nouveau jardin public ou Belvédère.
Derrière ces faibles reliefs, c'est l'embouchure de la Medjerda, l'antique
Bagradas, et Bou-Chateur dont les marécages recouvrent les ruines
d'Utique.
Cathédrale de Carthage.
32 TUNIS
A un plan plus rapproché de nous se déroule toute la ville de Tunis,
étendue à nos pieds comme un immense manteau blanc, suivant une
comparaison aimée des Arabes. La ville nous apparaît nettement avec
ses innombrables terrasses bordées de tuiles émaillées en vert, les
dômes blancs des Coubbas, les dômes verts des tombeaux des beys, les
minarets carrés dominés par un petit pavillon carré aussi, couvert d'un
toit pyramidal en tuiles vertes, les minarets octogonaux, avec leur galerie
abritée par un auvent saillant et leur toiture pointue que couronnent
Clk-he Garrigues.
La mosquée de Sidi-Mahrez et le quartier de Bab-Souika.
trois boules dorées surmontées d'un croissant. Les premiers sont les
minarets des mosquées malékites, c'est le rite suivi par les indigènes,
les seconds sont les minarets des mosquées hanéfites, rite suivi par la
famille beylicale et les descendants des Turcs osmanlis qui habitent
encore Tunis.
Vers la droite, on aperçoit au loin les cimetières de Sidi-Abdallah
et de Sidi-bel-Hassen.
La vieille ville arabe se dessine entourée d'un boulevard planté de
beaux arbres qui suit l'ancienne enceinte médiévale. Elle domine de ses
maisons élevées les faubourgs aux maisons basses et pressées le long-
dès rues étroites ou couvertes. Le faubourg où nous nous trouvons est
le faubourg de Bab-Zira. Celui qui est diamétralement opposé et dont
on devine les masses au delà de la ville est le faubourg de Bab-Souika
DESCRIPTION GÉNÉRALE DE TUNIS 33
ou de la porte des Souks, que nous indique clairement la silhouette
caractéristique de la mosquée de Sidi Mahrez avec ses coupoles arrondies
sur lesquelles s'abattent des tourbillons de pigeons gris et blancs.
Plus près de nous, les dômes de la grande mosquée (une des plus
anciennes de Tunis), son énorme minaret reconstruit il y a quelques
années par deux architectes indigènes, Si Sliman-Ennigro et Si Tahar-
ben-Saber, les minarets élancés de la mosquée d'Hamouda Pacha (dite
de Sidi ben Arouz) celui de Sidi Youssef, le Dar-el-bey, palais du
Gouvernement et la masse imposante de la Kasba, ancienne citadelle
des souverains de Tunis que domine encore le beau minaret qu'Abou-
Zakaria y fit construire au XIIIe siècle.
Ce tableau est d'une harmonie claire et distincte, où vibrent la
blancheur des maisons, l'azur du ciel, la teinte miroitante de la mer
lointaine et cette buée rose et violacée qui colore les ombres transpa-
rentes et leur donne un si grand charme au moment où le jour se lève à
peine, et où les rayons de l'aurore commencent à dissiper les premières
brumes du matin.
Cliché Saladin.
Tombeau dans le Cimetière de Sidi-bel-H.issen.
3
Bab-Menara.
Cliché Neurdein.
CHAPITRE III
LA VIE INDIGÈNE. - LES MAISONS, LES PALAIS,
LES MOSQUÉES
Malgré les vingt-cinq années qui se sont écoulés depuis l'établisse-
ment du Protectorat, l'aspect de la ville indig-ène et de ses faubourgs n'a
pas changé. L'intervention de l'administration nouvelle s'est bornée à
l'assainissement des rues, et à une surveillance attentive de l'observa-
tion de toutes les prescriptions de l'hygiène urbaine. L'eau a été géné-
reusement distribuée partout, mais pourquoi s'être contenté de simples
bornes fontaines ? Il est vrai qu'on n'était, administrativement parlant,
tenu que de fournir l'eau aux habitants. Il me semble pourtant que sur
certaines petites places, on aurait pu, en disposant le robinet de puisage
au fond d'une niche décorée de faïences indigènes arriver, sans grande
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 35
dépense à donner de l'intérêt à plus d'une fontaine, et si mes souvenirs
ne me trompent pas, il v avait encore sur différents points de Tunis, au
commencement de l'établissement du protectorat de ces petites fontaines
Cliché Ncurdcin.
Fontaine rue Souk-el-Belat.
ainsi conçues : une plaque de marbre encadrée de faïences était percée de
deux ouvertures d'où sortaient ou bien des robinets de puisage, ou bien
■encore, détail bien caractéristique deux tétines en bronze où le passant
altéré pouvait par succion étancher sa soif. Que ce dernier procédé ait été
supprimé comme anti-hygiénique au premier chef et comme moyen
36 TUNIS
de propagation des plus terribles maladies , je l'admets volontiers.
On a très bien fait de le condamner, mais ne pouvait-on pas conserver
ce caractère pittoresque à ces petites fontaines, et ne pouvait-on pas cher-
cher à les copier ailleurs quand on avait à en installer de nouvelles ? Ces
fontaines étaient alimentées ou par des norias, mues par des chameaux,
ou par le transport d'eau à dos d'homme comme cela se faisait encore
autrefois à Tunis. La plupart de ces fontaines étaient dues à des fonda-
tions pieuses, soit que ce fussent des beys qui les aient établies, soit
encore que ce fussent de riches personnages désireux de laisser après eux
une œuvre utile.
Certaines de ces fontaines avaient le double caractère de fontaines et
d'abreuvoirs, telle est encore la fontaine de Bab-Alleoua, telle était la
fontaine de la place llalfaouïne qui est malheureusement aujourd'hui
complètement dénaturée et convertie en café.
La population indigène de Tunis qui est en général de mœurs douces
et polies se divise naturellement en trois grandes catégories, les musul-
mans, les juifs, les chrétiens. Je ne parlerai pas ici de ces derniers qui,
sauf pour les Maltais, sont presque tous de nouveaux arrivés.
Les musulmans sont les plus nombreux. Ils n'ont pas tous la même
origine ; les uns, les Maures indigènes sont d'origine locale, ce sont des
autochtones convertis dès la conquête arabe, d'autres sont des descen-
dants des Maures d'Lspagne qui depuis la prise de Cordoue, de Séville
et de Grenade par les chrétiens se sont successivement réfugiés à Tunis.
On les appelle encore fréquemment les Andalous, et les surnoms de el
Kortobi (de Cordoue) et de el Garnati (de Grenade) ne sont pas rares
dans cette population ; d'autres descendent des premiers conquérants, ils
sont par conséquent excessivement rares puisque dès le XIe siècle de notre
ère les historiens arabes disaient déjà que les descendants des familles
des premiers occupants ne formaient qu'une partie infime de la popula-
tion indigène, d'autres plus nombreux descendent des tribus arabes qui
envahirent l'Afrique au Ve siècle de l'hégire et la dévastèrent, ce sont des
nomades riches qui dès cette époque se sont fixés dans les villes, ou bien
des membres des tribus nomades de l'intérieur qui successivement et pour
une raison ou pour une autre sont devenus citadins. Enfin un autre élé-
ment musulman, très peu considérable comme nombre, se compose des
descendants des familles turques qui depuis le XVIe siècle étaient venues
se fixer en Tunisie, et où se recrutaient, la milice des beys, son état-
major, la plupart des fonctionnaires beylicaux et l'entourage immédiat du
souverain. Tous ces musulmans sont de rite malékite, sauf ceux qui
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 37
sont d'origine turque et notamment la famille beylicale qui suivent le
rite hanéfite.
La seconde catégorie est formée par la population israélite qui se
chiffre par près de quarante mille âmes et se compose non seulement de
juifs indigènes, mais de juifs d'origine espagnole, et même d'une colonie
assez importante de juifs originaires de Livourne fixés depuis très long-
temps dans le pays. A cet élément indigène ou naturalisé depuis long-
temps se joignent de nombreux israélites ou d'origine orientale, ou d'ori-
gine européenne, ou d'origine marocaine ou algérienne.
Bien que les musulmans et les juifs aient toujours vécu dans une
Cliché Saladin.
Coffret d'argent, travail des Orfèvres Israélites de Tunis.
demi-hostilité, il ne s'en est pas moins produit pendant longtemps un
mélange des deux races. Soit que les musulmans aient fréquemment pris
des juives comme concubines dont ils gardaient les enfants quand ils
étaient du sexe masculin, et dont ils renvoyaient les filles à la famille
de la mère, soit que des juifs chassés d'Espagne aient introduit un élé-
ment nouveau dans la population juive de Tunis, il n'en est pas moins
vrai que la race juive de Tunis est loin d'être dégénérée et qu'on y
trouve de beaux types d'hommes et de femmes.
Ainsi donc la population musulmane est loin de présenter un carac-
tère uniforme analogue par exemple à celui des populations des tribus
nomades de l'intérieur de la Régence. D'ailleurs une autre cause a con-
tribué à modifier la race, c'est l'introduction de l'élément européen. Non
seulement depuis les temps les plus reculés des renégats chrétiens s'é-
taient mélangés à la population musulmane, soldats d'aventure, conver-
tis, ou captifs, mais pendant les longues années où les corsaires barba-
38 TUNIS
resques furent les maîtres incontestés de la Méditerranée, leurs navires
ne ramenaient pas seulement à Tunis des marchandises et des navires
pris sur les chrétiens, ils ramenaient encore de nombreux prisonniers, les
hommes enfermés dans des bagnes, formaient la chiourme de leurs
navires ou bien encore étaient vendus comme esclaves aux srens de Tunis
et des environs ; les femmes vendues, elles aussi, peuplaient les harems
de la ville et les plus belles d'entre elles devenaient les femmes des
plus riches tunisiens, quand elles n'étaient pas choisies, comme cela
arriva fréquemment, pour faire partie du harem du souverain.
De ce mélange de sang européen, de sang maure, de sang arabe, est
résultée une race moins fanatique, moins sauvage, moins impénétrable
que l'arabe à la culture européenne. Tout en gardant leurs qualités ori-
ginelles, les musulmans de Tunis ont à un très haut degré des mœurs
douces et polies, une intelligence éveillée, et un sens commercial très
développé ; ils possèdent avec une aptitude remarquable à l'instruc-
tion, ce sentiment qui n'appartient qu'aux citadins de longue date,
l'amour du fonctionnarisme et d'excellentes dispositions pour remplir
exactement les emplois qui leur sont accessibles. Enfin ils sont non seu-
lement bons commerçants, mais artisans industrieux et ouvriers habiles,
quelques-uns même, malgré la difficulté qu'ils ont à vivre de leur art,
sont encore d'excellents artistes ; nous le verrons dans les pages qui
suivent.
On sait que les descendants du prophète jouissent d'une considération
particulière; ce sentiment de la sainteté héréditaire est particulier à l'Is-
lam de l'Afrique du nord, et il s'étend à la descendance des saints les
plus réputés. C'est ce que l'on nomme les familles maraboutiques.
Certaines de ces familles se font, à l'ombre du tombeau de leur
ancêtre vénéré des revenus souvent assez importants, car certains de ces
tombeaux sont accompagnés d'une Zaouïa, établissement qui tient à la
fois de l'hospice, de l'école, du couvent et de chapelle. Les fidèles qui ont
voué une préférence particulière au culte de tel ou tel saint se réunissent
à la mosquée de la Zaouïa pour y faire des prières en commun ; de là
l'origine de la confrérie ou de la congrégation.
Ses membres s'y réunissent périodiquement, ceux du dehors y sont
logés quand ils viennent aux réunions, c'est l'hospice, ou la maison des
hôtes dans sa plus large acception, les jeunes membres y reçoivent l'ins-
truction, c'est l'école ; d'autres y demeurent pour s'y livrer aux médita-
tions religieuses, c'est le couvent.
Il est résulté tout naturellement de ces réunions fréquentes des mêmes
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS. MOSQUÉES 5g
personnes dans un même sanctuaire, le choix d'un rite spécial qui leur
permette de se distinguer des autres, et par conséquent aussi des signes
secrets de ralliement au moyen desquels les adeptes de tel ou tel mara-
bout se reconnaissent entre eux.
Cliché C. Boulanger,
Porte de la Zaouia de Sidi-er-Rihanî.
On compte un assez grand nombre de ces confréries à 'Tunis, ce sont
surtout des sociétés d'assistance et d'aide mutuelles, souvent même elles
sont presque des confréries de quartier. Aux fêtes principales de l'année,
ces confréries contribuent à l'éclat des processions où elles promènent
leurs bannières multicolores et produisent l'effet le plus pittoresque.
Les autres villes principales de la Régence possèdent aussi leurs con-
4°
TUNIS
fréries et leurs Zaouïas en nombre considérable, en outre des grandes
confréries des Senoussias, des Khadrias, des Tidjanias, qui ont des
adeptes dans tout l'Islam sunnite, d'autres confréries assez puissantes
quoique exclusivement tunisiennes étendent leurs ramifications jusqu'au
Cliché Neurdein
Rue des Andalous.
delà des chotts, dans les régions les plus désertes de la Régence, parmi
les tribus nomades, et toutes les Zaouïas affiliées reçoivent la visite du
chef de la confrérie, qui en est l'administrateur et est généralement un
descendant du fondateur de l'ordre. Les sommes provenant de ces coti-
sations volontaires ou des aumônes constituent des revenus souvent assez
considérables qui, bien que consacrés en partie à l'entretien des Zaouïas,
aux dépenses d'administration telles que secours aux étudiants, aux hôtes
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 41
de passage et entretien du petit personnel indispensable, moquaddems,
muezzins et imams laissent encore à la disposition du chef de la confrérie
des ressources suffisantes pour vivre très largement.
C'est là un côté assez curieux du caractère musulman, qui associe
Cliclie Neurdein.
Cour de l'ancien collège Sadiki.
sans aucune hésitation aux idées religieuses, celles des profits qu'il peut
tirer des biens de ce monde, et qui, comme le dieu Janus présente deux
visages sur un même corps, car son âme est à la fois religieuse et mys-
tique aussi bien que commerçante intéressée et avisée.
Ces Tunisiens de la classe élevée sont d'une grande politesse, pleins
de dignité et de rapports charmants, autant que j'ai pu en juger par ceux
que j'ai fréquentés pendant mes nombreux séjours à Tunis. On pourrait
42 TUNIS
peut-être dire que leur manière d'être est un dernier reflet de cette urba-
nité, de cette délicatesse, qui, au dire des historiens arabes, faisaient le
grand charme de la société andalouse au moyen âge, puisque bon nom-
bre des grandes familles tunisiennes tirent leur origine de l'Espagne
arabe, et que beaucoup d'autres se sont alliées à ces Andalous. qui
depuis le xillc siècle de notre ère, jusqu'au commencement du XVIIe
se sont successivement réfugiées à Tunis pour échapper à la domination
chrétienne.
Les maisons arabes sont plus ou moins grandes, plus ou moins riches,
suivant la fortune de leurs propriétaires, mais elles ont toutes la cour
intérieure autour de laquelle sont disposées les pièces d'habitation et de
réception. Ces dernières sont plus rapprochées de l'entrée et c'est là, seu-
lement que sont admis les hommes. L'autre partie réservée aux femmes et
aux enfants est inaccessible à tout autre homme que le père de famille et
ses plus proches parents et ceux de sa femme.
Les maisons arabes intactes sont nombreuses dans la Médina et les
faubourgs, les plus riches sont décorées de belles faïences, de plâtres
finement sculptés où l'on retrouve toute la délicatesse du ciseau des
artistes qui ont couvert d'arabesques charmantes toutes les parois de
l Alhambra, de plafonds peints dans des tons harmonieux qui rappellent
les colorations des vieux cachemires. D'autres plus modestes ne possè-
dent que des parties décorées plus ou moins considérables, mais souvent
aussi, des décorations du plus mauvais goût exécutées pendant la seconde
moitié du XIXe siècle par des barbouilleurs italiens de dernier ordre, ont
remplacé à certains endroits des parties ruinées, et c'est là qu'on recon-
naît la malheureuse indifférence de ces musulmans tunisiens pour leur
art national. Les maisons plus modestes encore n'offrent que quelques
faïences, des boiseries peintes, des corniches formées de tuiles émaillées en
vert; mais toutes, riches ou pauvres sont construites dans les conditions
nécessaires pour cpie les principaux inconvénients pouvant résulter 'de
l'excès de la chaleur en été puissent être évités.
Quelques-unes des plus belles de ces maisons sont de véritables palais.
La plus remarquable assurément qu'on puisse visiter, est la subdivision
militaire, hôtel du général commandant en chef la division d'occupation.
C'est le palais Hussein, construit au XVIIIe siècle par un des ministres du
bey régnant; je n'ai pu connaître, malgré les recherches que j'ai faites
sur place, la date exacte de la construction de ce palais, qui selon moi
ne peut pas remonter au delà de la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Ce palais est dans un état de conservation remarquable, et si au
LA VIE INDIGENE. — MAISONS, PALAIS. MOSQUÉES 43
moment de l'occupation l'adjoint du génie chargé d'aménager ce palais e t
d'y faire les réparations nécessaires n'avait pas jugé à propos de rempla-
cer à certains endroits des faïences en mauvais état, il est vrai, mais faciles
Cliclie Neurdeiu.
Porte d'une maison Arabe dans la Medina.
à réparer, par des enduits de plâtre peint en vert d'eau, ce palais serait
encore absolument intact.
Autour d'une cour intérieure se groupent, au rez-de-chaussée, les salons
de réception ; les uns sont entièrement décorés de plâtres découpés
et de faïences avec des voûtes en berceau ou en arc de cloître ornées
d'arabesques sculptées en creux, dans d'autres les voûtes sont remplacées
par des plafonds peints, à caissons ou à solives apparentes, d'une har-
44 sTUNIS
monie pleine de goût. Cette cour intérieure a conservé la plus grande
partie de ses faïences anciennes, dont quelques-unes sont de la plus
grande beauté. Mais au premier étage une autre cour découverte autour
Cliché Neurdein.
Rue de la Medina. •
de laquelle sont disposées les pièces d'habitation est plus élégante encore.
Malgré l'influence caractéristique de l'art italien qui en a fourni les
colonnes avec leurs bases et leurs chapiteaux, et les encadrements des
portes et des fenêtres, l'ensemble en est absolument original avec sa cor-
niche peinte, ses plafonds peints, ses murs décorés de faïences et de
LA VIE INDIGÈNE. - MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 45
plâtres découpés et ses fines arcades que le ciseau des artistes tunisiens
a brodées d'une dentelle délicieusement légère et élégante. Cette petite
cour toute décorée de marbres et de faïences, dallée de marbre et couverte
Cliché C. Boulanger.
Maison arabe dans la Medina.
d'un grillage destiné à la défendre contre toute intrusion indiscrète pos-
sède un caractère d'intimité tout à fait charmant.
On s'imagine aisément quel devait être son aspect lorsqu'elle était
remplie de jeunes femmes, vêtues de brocarts et de damas, aux coiffures
pointues ornées de voiles de gaze, couvertes de bijoux et entourées de
charmants enfants habillés de soieries et d'étoffes lamées d'or. Nous
connaissons la splendeur de ces costumes orientaux, et par les dessins
46 TUNIS
du xviii' siècle et par les peintures de différents artistes, entre autres de
Tiepolo, et vraiment le luxe des costumes s'harmonisait admirablement
avec ce délicieux palais: il n'est pas jusqu'aux turbans monumentaux, aux
amples caftans garnis de fourrures, aux aigrettes de pierreries, aux armes
Cliché NeurJein.
Palais Hussein. Grand patio du rez-de-chaussée.
luxueuses qui ne répondent par leur richesse confortable à celle de l'ar-
chitecture dont on peut d'ailleurs rétablir par la pensée la décoration
mobile consistant en superbes tapis posés sur les dallages de marbre,
et en ces haïtis, ou tentures murales faites d'étoffes de velours brodées
d'or et d'argent qu'on peut encore admirer à Tunis dans les maisons prin-
cières et dont une fort belle collection existe au musée du Bardo. Ce
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 47
palais contient non seulement des chambres d'apparat, des salles de
repos, des chambres fraîches pour l'été, mais encore des dépendances,
salles de bains avec baignoires de marbre et robinets de bronze permet-
tant de mélanger l'eau chaude et froide à son gré. tout cela date de la fon-
dation du palais, et c'est assez curieux de voir à côté du petit hammam,
ou bain arabe, cette salle de bains accommodée à l'européenne; c'est un
Cliché Garrigues.
Palais Hussein. Patio du ici étage.
indice curieux de l'influence déjà assez importante alors des mœurs euro-
péennes sur les mœurs tunisiennes, peut-être même doit-on y voir celle
d'une captive européenne, devenue une des épouses du ministre et qui
aurait voulu retrouver à Tunis les usages et le confort auquel elle était
habituée avant d'avoir été enlevée par les corsaires barbaresques. Le
confort arabe pour ne pas être le même que le nôtre, n'en est pas moins
très raffiné et très bien compris pour être adapté à la vie telle qu'elle doit
être organisée pour que les exigences de l'hvg-iène soient satisfaites d'une
façon adéquate au climat. Les cours dallées de marbre reçoivent, sans les
salir, les eaux pluviales et les conduisent dans des citernes souterraines
48 TUNIS
où elles se conservent saines et fraîches. Les murs épais préservent de la
chaleur accablante de l'été, les pavages des chambres faits de dalles de
marbre ou de carreaux de faïence y conservent la fraîcheur, et des vitraux
de couleur sertis dans une armature en plâtre ajouré tamisent la lumière
et lui enlèvent son éclat aveuglant.
o
Ces installations sont complétées ici par de nombreuses pièces de ser-
vice, dépendances, vastes écuries, magasins pour les provisions, loge-
Cliché Neuriiein.
Porte d'un Hammam.
ments pour les esclaves ou les domestiques et même un petit jardin.
Des maisons de commerçants aisés, telles que celle de M. Ahmed-
Djemal (n" i, passage de l'artillerie), dont j'ai relevé jadis tous les détails
ne sont pas moins élégantes bien que moins richement décorées. Il en est
de même de la maison Lasram dont la décoration en plâtres découpés a
dû être exécutée par les mêmes artistes que celle du Palais Hussein.
Quoique j'aie pu déjà visiter quelques-unes des belles maisons arabes
de Tunis, je suis persuadé que je n'en connais qu'un très petit nombre et
je pense que peu à peu nous pourrons connaître celles dont jusqu'ici les pro-
priétaires se sont refusés à laisser admirer la décoration par les Européens.
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 49
Je viens de parler des bains particuliers ou hammams . Ces bains
d'air chaud suivis de massages sont une des nécessités de la vie indi-
o
gène, dont l'usage est d'ailleurs prévu et même ordonné par la loi reli-
gieuse. Il est donc nécessaire qu'il y ait de ces établissements ouverts au
public, car peu de gens peuvent se payer le luxe d'un masseur particu-
lier. On en trouve dans toutes les villes de Tunisie et même dans les
villages. Voici en quoi consistent ces établissements : qu'ils soient plus
Cliché Meurdein.
La Campagne de Tunis. — Aqueduc romain et emplacement du Palais deRasTabia, vus delà Kasba.
ou moins considérables, ils comprennent toujours une salle où l'on se
déshabille, des salles de sudation, des salles de massage, des baio-noires
froides et des salles de repos. C'est donc en résumé la même chose que
les thermes antiques avec Y apodyteriùm, le tepidarium, le laconi-
c 11 m et le frigidarium.
Les Arabes ne prennent pas comme nous dans des baignoires des
bains, qui ne seraient pour eux que de simples ablutions. Le traitement
qu'on leur fait subir dans le hammam, avec la sudation, le massage et le
bain froid est à la fois une mesure hygiénique et de propreté puisque
par là on peut débarrasser la peau de toutes ses impuretés, et aussi un
4
50 TUNIS
stimulant général qui permet avantageusement de lutter contre les effets
débilitants d'un climat très chaud. Je ne crois pas devoir en décrire ici
toutes les circonstances. L'extérieur de ces bains s'accuse par des façades
bariolées de couleurs criardes, et les pièces intérieures voûtées ne sont
généralement pas d'une décoration assez intéressante pour que jJen repro-
duise ici des détails.
Après avoir vu ce que sont les maisons particulières et les petits
palais des personnages officiels, voyons ce qu'est
le palais du souverain, le Dar-el-bey.
Autrefois les sultans de Tunis avaient leur
palais dans la Kasba. Les historiens arabes
nous les décrivent en détail : « le sultan Mos-
tancer (Ibn-Khaldoum II, p. 338) voulant pro-
curer aux dames de son harem la facilité de se
rendre du palais (situé dans la Kasba actuelle)
au jardin de Ras Tabia qui touchait à l'enceinte
de la ville, sans être exposées au regard du
public, fit élever une double muraille depuis le
palais jusqu'au jardin Ensuite il fit élever
dans la cour de son palais le pavillon appelé
Coubba-Asarak (ce dernier mot appartient à la
langue des Masmondas et signifie large et vaste).
Cet édifice forme un portail large et élevé dont
Poterie tunisienne des ateliers la façade tournée vers le couchant est percée
de Bab-el-Khadra. d'une porte à deux vantaux en bois artistement
travaillé et dont la grandeur est telle que la
force de plusieurs hommes réunis est nécessaire pour les ouvrir et les
fermer. Dans chacun des deux côtés qui touchent à celui de la façade
s'ouvre une porte semblable à celle que nous venons de décrire. La
porte principale est ainsi du côté de l'occident et donne sur un énorme
escalier d'environ cinquante marches. Cet escalier est aussi large que le
portail et sa direction transversale est du nord au sud. Les deux portes
s'ouvrent sur des allées qui se prolongent jusqu'au mur d'enceinte et
reviennent ensuite aboutir dans la cour même. Lors de la présentation
des chevaux de tribut et pendant la revue des troupes, ainsi qu'aux jours
de fête, le sultan se tient donc dans ce pavillon assis sur un trône en
face de la grande porte d'entrée. Ce bâtiment aussi remarquable par la
beauté de son architecture que par ses vastes dimensions offre un témoi-
gnage frappant de la grandeur du prince et de la puissance de l'Empire. »
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 51
La cour de ces souverains hafsides était d'un luxe extraordinaire; el
Mostancer, l'heureux adversaire de saint Louis donnait des fêtes splendi-
des clans son palais de la Kasba et y réunissait autour de lui les .artistes,
Cliché Neurdein.
Souk du Dar-el-bey.
les écrivains, les poètes, les docteurs de la loi. Ils envoyaient de magni-
fiques présents aux autres souverains musulmans ; parmi ces présents
figuraient fréquemment des armes richement ciselées, faites d'or ou d'ar-
gent, et des harnachements brodés de soie, d'argent et d'or (industrie
dont la tradition est encore continuée de nos jours à Tunis par d'excel-
lents artistes, comme nous le verrons plus loin).
52 TUNIS
Cette culture artistique était venue d'Espagne. Ibn Khaldoun le dit
expressément (notices et extraits des ms. de la B. R. t. XX, p. 362) :
« la plupart de ses habitants descendent d'Andalous qui s'y réfugièrent
au VIT siècle de l'hégire. » J'ai déjà plus haut parlé de ces maures anda-
lous. A la grande révolte de Cordoue au IXe siècle de notre ère, Hachem
avait expulsé la plus grande partie des Cordouans qui se réfugièrent qui
au Maroc, qui en Algérie, qui en Tunisie. Vers 1280 de notre ère, Séville
était conquise par les chrétiens, nouvel exode vers l'Afrique musulmane,
et enfin à la prise de Grenade les Maures émigraient en masse, et jus-
qu'en 16 10, année de l'expulsion définitive des musulmans d'Espagne, il
arrivait constamment à Tunis des réfugiés andalous.
« Le fameux historien Abou Bekr-ibn-Saïd-en-Nas prévoyant que la
désorganisation des Etats musulmans d'Espagne devait amener une grande
catastrophe (au moment de la conquête de Séville;, prit la résolution
d'émigrer à Tunis et devint professeur de jurisprudence dans le collège
situé auprès des bains du bel Air (Hammam el Houa) et fondé par Oum
el Khalaïf, la mère du Sultan » (I. K. II, 382). C'est le même ibn Saïd
qui raconte que la splendeur de Maroc semble s'être transportée à Tunis
où le Sultan actuel construit des monuments, bâtit des palais, plante des
jardins et des vignobles à la manière des Andalous. Tous ses architectes
sont nés en Andalousie, de même que ses maçons, ses charpentiers, ses
briquetiers, ses peintres et ses jardiniers. Les plans de ses édifices sont
inventés par des Andalous, ou copiés sur les monuments mêmes de ce
pays. (Ibn Saïd, cité par G. de Pranguy, Essai, p. 116.) De ce palais de
la Kasbah il restait en 1883 des vestiges assez considérables, mais où
l'on ne pouvait plus reconnaître aucun reste d'architecture. Ils ont dis-
paru depuis. Il ne subsiste plus de ces palais hafsides que les ruines du
palais de plaisance de Ras-tabia, ou des jardins d'Abou-Fehr à l'Ariana ;
encore ces restes, fragments de substructions ou vestiges de bassins,
sont-ils à peu près méconnaissables.
Le Dar-el-bey actuel est loin d'être aussi ancien. Bâti par Hamouda
Pacha à la fin du XVIIIe siècle, il présente néanmoins de très belles salles
aux voûtes décorées de plâtres sculptés et aux plafonds richement peints
et enrichis d'une ornementation polygonale d'un fort bel effet. D'autres
de ces salles possèdent de beaux plafonds peints et dorés soutenus par
de larges poutres qui reposent à la mode marocaine sur des consoles à
stalactites, de fort beaux lambris en plâtre sculpté et des panneaux en
mosaïque de faïence. Ces mosaïques de faïence disposées suivant
des entrelacs géométriques sont complètement différentes des faïences
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 53
qui ornent le palais Hussein et que nous retrouverons soit à la Ma nouba,
soit au Bardo et qui forment des panneaux décoratifs représentant géné-
ralement des gerbes d'ornements et de fleurs sortant d'un vase, et qui
participent de deux arts différents. C'est un motif persan légèrement
dénaturé comme dessin et exécuté par les procédés des faïenciers italiens
du XVIe et du XVIIe siècle. A mon avis ces panneaux ont dû être
Cliché Neimiein.
Dar-el-bey. Patio du i' r étage.
fabriqués à Tunis par des captifs originaires d'Italie et qui y avaient
exercé le métier de potiers et d'émailleurs. Ils ont apporté à Tunis une
technique absolument différente de celle des Andalous, technique recon-
naissable à la couleur et à la composition des émaux employés.
Les mosaïques du Dar-el-bey sont au contraire exécutées par pièces
découpées, comme les faïences de Fez et de Tétouan, analogues aux
mosaïques de faïence des plus anciens monuments arabes de l'Andalou-
sie, mais il y a encore dans cette technique une distinction à faire; les
émaux de Tétouan sont bien les émaux andalous caractérisés principale-
ment par l'usage du jaune de fer. La tradition s'explique d'ailleurs
54 TUNIS
facilement puisque Tétouan est une des villes andalouses du Maroc.
A Fez au contraire la tonalité des émaux y est différente, un jaune
d'or, obtenu par le sulfure d'antimoine et un vert de cuivre clair sont
avec un bleu clair très franc, à noter. Nous retrouvons ces émaux au
Dar-el-bey de Tunis. Ils seraient donc, selon moi, dus à des artistes
appelés du Maroc par Hamouda Pacha, comme il en fit venir probable-
Cliché C
Plafond du Palais du Bev (Dar-el-bey).
ment aussi pour exécuter certains des plafonds de son palais qui diffèrent
un peu par l'ornementation des autres plafonds dont la décoration est
bien tunisienne de caractère, car on y reconnaît à la fois la tradition
andalouse géométrique et l'ornementation turco-persane arrondie et
fleurie inspirée très probablement des velours et des broderies d'impor-
tation turque ou persane.
D'ailleurs on connaît d'autres ouvrages d'artistes marocains plus
récents encore. C'est ainsi que, comme je l'ai dit plus haut en 1290
de l'hégire (1873 de notre ère) sous le règne du bev Mohammed-es-Sadok
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 55
le ministre khéreddine sachant qu'un sculpteur de Fez, Hadj Hassen el
Fassi passait par Tunis pour se rendre au pèlerinage de la Mecque, le
chargea d'exécuter après la mort de Mohammed-bel Kadi Younès qui
l'avait commencée, la décoration de la voûte de la Zaouïa de Sidi-Bra-
Clirlie Ncurdein.
Dar-el-bey. Porte des grands Salons sur la cour du Ier étage.
him-er-Rihaï, lui demanda même de former quelques élèves et lui paya
les leçons qu'il lui fit donner à ces jeunes artistes. Je dois ajouter à ce
renseignement, que je dois au cheick Mohammed el Otsmane el Hachaï-
chi, conservateur de la bibliothèque de la Djama Zitouna, que quelques
élèves de Hadj Hassen vivent encore et qu'en 1889 je leur fis exécuter
un certain nombre de panneaux sculptés et des vitraux pour les bâtiments
56 TUNIS
de la section tunisienne que j'élevais alors sur l'esplanade des Invalides1.
Ils étaient alors au nombre de six; je crois que deux seulement exis-
tent encore et ont peine à vivre de leur métier qu'on ne sait plus encou-
rager par des commandes.
Je ne dois pas oublier avant de quitter le Dar-el-bey de mentionner
la belle cour du premier étage avec ses arcades, ses colonnes et ses portes
de marbre de couleur. Cette cour était autrefois entourée d'une fort belle
corniche en bois peint et sculpté que Pascal Coste dessina autrefois lors-
qu'il passa à Tunis vers 1835 (l'aquarelle originale appartient à M. Revoil,
ambassadeur de France à Madrid et autrefois résident adjoint à Tunis).
Malheureusement, l'intérieur de ce palais, comme celui de Bardo et
de Kassar Saïd, est complètement dénaturé par un mobilier du goût le
plus désastreux et des tentures du style Louis-Philippe le plus attristant.
Cela me rappelle les descriptions où dans « le Nabab » Alphonse Daudet
a retracées d'une façon si cruelle et si exacte ces intérieurs de palais de
princes musulmans où se déversait le trop-plein des boutiques du fau-
bourg .Saint-Antoine, et où des mercantis sans conscience faisaient des
fortunes scandaleuses aux dépens de leurs naïfs clients. A coup sûr, il
avait pris ses modèles dans les palais beylicaux où s'alignent encore sur
des consoles identiques des pendules semblables qui marquent des heures
différentes et où des boules de verre étamé reflètent les horribles meu-
bles européens dont on a meublé les salles de réception et les chambres
d'apparat.
Je ne puis guère parler des mosquées que d'après leur silhouette
extérieure. La plus ancienne est la mosquée el Ksar, dont le minaret
a été refait en 950. H. (1545 de J.-C.) aux frais et par ordre de el Hadj
Mohamed Pacha. Vient ensuite la plus grande mosquée de Tunis, la
Djama Zitouna dont le minaret restauré autrefois par le bey Mourad
a été récemment reconstruit 2 par deux architectes tunisiens, Si Sliman
Ennigro et Si Tahar ben Saber, qui ont fait là preuve d'un grand
talent. Si Sliman Ennigro est mort il y a quelques années ainsi que
Si Tahar. Je parlerai plus loin de ces architectes tunisiens qui sont loin
de manquer de mérite et à qui l'administration du protectorat a fort
intelligemment confié l'entretien et la réparation des édifices religieux
dont les travaux sont payés sur les revenus des biens habons, biens
religieux et de mainmorte.
1 Je donne la reproduction d'un de ces panneaux page 76.
2 En 1312 de l'hégire, 1894, J.-C.
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 57
Cette mosquée date de 114 de l'hégire. Elle fut terminée en l'an 141.
Agrandie en 250 (H.) par Ziadet Allah ben Aglab, elle fut l'objet de diffé-
rentes restaurations sous les llafsides Yahia ben el Mostancer (676 H.),
Zakaria (716), Abou Abdallah (au commencement du IXe siècle de
l'hégire), etc..
La mosquée proprement dite se compose d'un grand nombre de nefs
parallèles, la nef du milieu est plus large que les autres, comme à Sidi-
Koubba sur la place de la Kasb,
Okba de Kairouan, et comme cette mosquée, elle possède deux dômes
élevés sur tambours aux deux extrémités de cette nef centrale. Une
grande cour la précède, dans laquelle on accède par des portiques à
arcades qui prennent leurs entrées par des portes ouvertes sur les souks
(le souk el attarin et le souk des étoffes), et sur une petite place où
débouche la rue de l'Eglise.
Une fort ancienne mosquée est aussi celle de la Kasba, construite par
Abou-Zakaria el Hafsi en 62g. H. (1231, J.-C.) et achevée en 633. H.
(1236, J.-C). Son magnifique minaret a été récemment dégagé et
restauré avec une grande habileté par l'architecte tunisien Si Ahmed
Chérif.
58 TUNIS
Les trois mosquées que je viens de mentionner sont des mosquées
Malékites, à nefs multiples, à grandes cours et à minarets à base carrée.
D'autres mosquées à minarets octogonaux sont celle de Sidi Youssef,
Cliché Neurdein.
Boulevard Bab Menara et Minaret de la Mosquée de la Kasba.
rue Sidi-ben-Ziad, construite de 1019 (1610) à 1047 (1637); celle de
Hamouda Pacha, rue Sidi ben Arouz, construite en 1076. H. (1654, J.-C.)
et toutes deux sont accostées du tombeau de leur fondateur surmonté
d'une gracieuse toiture en pavillon couverte de tuiles émaillées en vert,
et enfin celle qui est appelée Djama Djedid, construite par Hussein-ali-
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS. PALAIS, MOSQUÉES 59
ben Turki (11 17. H., 1 1 53 . H.), fondateur de la dynastie Husseïnite ;
son minaret qui menaçait ruine a été reconstruit très habilement par
Sliman-en-Nigro, l'architecte tunisien dont j'ai déjà parlé.
Cliché Neurdein.
Mosquée Sidi Youssef et rue Sidi-ben-Ziad.
Ces trois mosquées sont du rite hanéfite, elles se distinguent des
autres par leurs minarets sur plan octogonal, surmontés d'une galerie à
jour et couronnés par un toit aigu. Leur disposition intérieure diffère en
ceci du plan des mosquées malékites, que la mosquée hanéfite est isolée
6o
TUNIS
de la cour par trois portiques en retour tandis que la mosquée malékite
occupe tout le fond de la cour.
Enfin, la mosquée la plus originale de Tunis est la mosquée de Sidi
Mahrez, construite dans la seconde moitié du xvii° siècle de notre ère et,
je crois, sur les plans de Daviler, architecte français.
Cette mosquée diffère en effet profondément par son plan et son
élévation des autres mosquées de Tunis. Seule elle est couronnée par
uneénorme coupole, contrebutée par quatre demi-coupoles. — Quatre autres
coupoles plus petites occupent en plan les angles des bras de la croix ainsi
formée. Elle est aussi entourée sur ses trois faces du portique malékite,
mais son minaret construit vers le commencement du XIXe siècle est sur
plan carré. La belle silhouette de cette mosquée se voit de loin quand on
se trouve dans les quartiers élevés de la ville, et bien que sa décoration
se réduise extérieurement aux formes simples des dômes, de leurs
tambours et des murs de la mosquée, son aspect n'en est pas moins fort
beau et très imposant.
Je pense qu'il serait oiseux de décrire les innombrables petites
mosquées ou Zaouïas de Tunis. Je dois cependant, il me semble, dire
quelques mots de la vie religieuse des musulmans, mais je ne veux pas
en parler sans avoir décrit sommairement les Zaouïas ou écoles de
Tunis (car j'y ai entendu dire également Zaouïa Suleïmania et Medersa
Suleïmania, en parlant du même édifice).
Ces écoles, consacrées à recevoir les élèves de l'enseignement supé-
rieur donné à la mosquée Zitouna, se composent généralement de
grandes cours entourées de portiques sur lesquels donnent un nombre
plus ou moins grand de chambres consacrées au logement des étudiants,
une petite mosquée, des escaliers d'accès, des pièces de débarras, le
logement du portier et d'une sorte de surveillant, des W. C. à eau courante
complètent généralement ce programme bien simple et si je n'ai pu
pénétrer que dans une Zaouïa de Kairouan, puisque l'accès de celles de
Tunis est interdit aux Européens, je me suis rendu compte que dans
l'exécution de ce programme les architectes tunisiens ont su en tirer un
excellent parti.
C'est dans la grande mosquée que les étudiants vont suivre les cours,
et voici ce que c'est que la mosquée :
La mosquée est le temple d'un culte fort simple, qui se borne à
ceci. Le musulman est obligé de faire par jour un certain nombre de
prières, s'il peut les faire dans une mosquée, l'œuvre n'en est que plus
méritoire, mais il peut cependant les faire chez lui ou n'importe où il se
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 61
trouve ; ces prières sont courtes, mais doivent être faites sous des
attitudes prescrites, avec certains gestes et le visage tourné dans la
direction de la Mecque.
Cliché Garrigues.
Ancien Minaret (démoli) de la Mosquée el Bechir.
C'est dans cette direction qu'est orienté le mihrab, niche creusée
dans le mur terminal de la mosquée et vers laquelle tous les fidèles se
tournent quand ils sont dans le temple.
Le vendredi, qui est le dimanche des musulmans, la prière doit être
dite à la mosquée, c'est obligatoire, l'assistance y est aussi obligatoire
62 TUNIS
aux différentes fêtes de l'année. Et ces prières dans la mosquée sont
accompagnées de lectures du Coran, faites suivant certaines règles et
psalmodiées d'une façon rituelle qui est fixée par la tradition et
enseignée dans les mosquées. Le signal des prières et des génuflexions
Cliché Garrigues.
Entrée de la Medersa Suleïmania.
est donné par l'imam, qui, placé en face du mihrab, récite le premier
chaque verset de la prière en l'accompagnant des gestes prescrits,
l'assistance les répète après lui, pendant que les récitateurs du Coran
montés dans une tribune psalmodient les passages du livre sacré. —
Quand l'imam a terminé la prière, il monte les degrés de la chaire ou
mimbcr qui se trouve à droite du mihrab et prononce debout une
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 63
allocution analogue à nos sermons, discours roulant ou sur des points de
morale, ou sur des points de dogme, puis l'assistance récite d'autres
prières et les croyants se séparent.
La grande mosquée de Tunis, la Djama es Zitouna fut, dit-on,
fondée sur l'emplacement d'une ancienne église chrétienne placée sous
l'invocation de sainte Olive. C'est de là que lui viendrait son nom, car
Djama Zitouna veut dire mosquée de l'olive ou de l'olivier. Elle
date du IIe siècle de l'hégire, c'est donc une des plus anciennes de Tunisie.
Cliché Neurdein.
La Mosquée de Sidi Mahrez et la Place Bab-Souika.
De même que nos anciennes abbayes du moyen âge, la grande
mosquée est un centre d'instruction, une sorte d' Université où les
étudiants viennent apprendre ce qu'un savant musulmam doit connaître,
la religion et ses traditions d'abord, ensuite le droit et la jurisprudence
basés sur elles, et quelques éléments de littérature, de philosophie, de
mathématiques et d'histoire. C'est bien là le programme de nos écoles du
moyen âge où l'on enseignait les cinq arts libéraux.
La mosquée proprement dite se compose d'un grand nombre de nefs
qui se croisent, soutenues par des colonnes arrachées pour la plupart
aux ruines de Carthage, c'est là que tous les jours, en dehors des
offices, les étudiants se réunissent autour de leurs professeurs. Une
64 TUNIS
remarquable bibliothèque arabe y est annexée (elle compte actuelle-
ment près de six mille volumes pour la plupart manuscrits). Elle est
précédée d'une grande cour entourée de portiques à arcades dont l'accès
se fait par des portes qui s'ouvrent sur le souk des étoffes et le souk des
parfums, tandis que l'entrée principale se fait sur une petite place à
l'extrémité de la rue de l'Eglise. C'est la plus importante et la plus pit-
toresque aussi. Le vendredi, lorsque le cheick-ul Islam arrive, monté sur
une mule harnachée de velours brodé d'or et d'argent, et qu'il est reçu
par les membres du clergé, ce n'est certes pas un spectacle banal que
de voir avec quel respect les ulémas, les imams et les muftis le reçoivent
au pied du perron élevé qu'il doit franchir pour pénétrer dans la grande
mosquée. Son costume jaune d'or, brodé d'or et d'argent, son haïk de
soie légère, son turban côtelé, d'un modèle unique à Tunis, sa physiono-
mie grave et vénérable, son entourage pittoresque dont les costumes de
couleurs variées s'harmonisent étonnamment entre eux, tout cela forme
une vision absolument remarquable et je m'étonne qu'elle n'ait tenté
jusqu'ici le pinceau d'aucun grand peintre.
La mosquée Zitouna est une mosquée malékite \ c'est-à-dire que
le rite qui y est suivi est le rite malékite, adopté presque universellement
dans les pays de l'Afrique du Nord ; on distingue à première vue les
mosquées malékites par la forme de leur minaret qui est carré : le
rite liaucfitc qui s'est implanté dans le magreb à la suite du protectorat
turc, c'est-à-dire depuis le XVIe siècle de notre ère, a des mosquées un
peu différentes comme disposition de plan, et les minarets sont octogo-
naux. On en voit un charmant exemple quand on sort des souks pour se
diriger vers la rue de la Kasba. En prenant la rue Sidi ben Arou\ qui
joint les souks à cette rue, on passe devant la mosquée de Hamoitda
Pacha dont le minaret fut élevé précisément sur les dessins d'un des
ancêtres de Sliman Ennigro. Il a la forme d'un fût octogonal reposant
sur un dé carré et porte dans sa partie supérieure une galerie à jour
protégée par un auvent saillant sous lequel s'abrite le muefâin lorsqu'il
appelle les croyants à la prière. Le chant des muezzins de Tunis n'a pas
la variété des vocalises de ceux du Caire, dont la mélopée plaintive
s'étend d'une façon si pénétrante au loin. Mais ce cri d'Allah ou Akbar
« Dieu est le plus grand » répété à plusieurs reprises et qui, au moment
de la prière retentit sur tous les minarets de Tunis, a une poésie plus
1 Les quatre rites orthodoxes de l'Islam sont : le rite Malékite, le rite Hanéfite,
le rite Hanbalite, le rite Chaféite, ainsi nommés des savants docteurs qui en ont organisé
les préceptes.
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 55
sauvage. Dieu est grand ! Croyants rendez-vous à la prière ! Tel est
l'appel qui, cinq fois par jour, avertit les musulmans de ne pas oublier
leurs devoirs religieux. Au temps du Ramadan, tous ces minarets sont
illuminés d'une quantité de lampions et par les nuits si belles de Tunis,
Cliché Neurdein,
Entrée principale delà Djama Zitouna ou grande Mosquée.
c'est un spectacle inoubliable que de voir, du haut des quartiers élevés
lorsqu'on plonge ses regards sur la ville, toutes ces colonnes de feu qui
semblent de gigantesques cierges brûlant pour la gloire de Dieu.
Mais combien ce spectacle est inférieur aux merveilleuses illumina-
tions des mosquées de Constantinople au temps du Ramadan. C'est une
splendeur que rien n'égale et qu'on ne peut oublier quand on l'a vue une
fois.
6b TUNIS
Nous avons suivi et étudié la vie musulmane à Tunis, ou du moins
nous avons cherché à en faire connaître quelques traits.
Lorsque le croyant a fini son voyage ici-bas. et que, résigné, il a
accepté la mort comme une chose nécessaire, il proteste encore de sa foi
en élevant son index vers le ciel, il profère la fatiha, la prière essen-
tielle, en attestant qu'il meurt dans la religion du prophète.
Dès que la mort est absolument certaine, on lave le cadavre, on lui
Clichc Garrigues.
Tourbet-el-bey ou tombeaux des beys.
obture les narines, la bouche et les oreilles avec du coton, on l'ensevelit
dans un linceul, on le place sur une civière et on étend sur lui un drap
de soie écarlate brodé de couleurs éclatantes. On le porte à la mosquée,
dans une chambre réservée aux services funèbres et l'imam récite la
prière des morts, puis, d'un pas rapide on le porte au cimetière ; chacun
des assistants au convoi se fait une obligation de remplir un instant les
fonctions de porteur, car une indulgence particulière est attachée à ce
témoignage de fraternité et de solidarité.
Arrivé au cimetière, le corps est déposé dans une fosse peu profonde;
la tombe consiste dans une sorte de sarcophage posé sur la fosse, à la tête
LA VIE INDIGÈNE. — MAISONS, PALAIS, MOSQUÉES 67
et aux pieds se dressent deux pierres verticales, ce sont les sièges où les
anges de la mort viendront se poser au moment de la résurrection pour
juger l'âme du mort. Quelquefois une stèle ornée d'une inscription rap-
pelle les qualités du défunt, ou bien un turban sculpté sur la pierre de tête
indique par sa forme les fonctions juridiques ou religieuses qu'il a remplies
pendant sa vie; si c'est une femme, les sculptures de la dalle supérieure
Cliché (j^rriguesa
Voûte en plâtre sculpté au Dar-el-bey.
du sarcophage représentent des rinceaux ou des bouquets de fleurs.
Quelquefois une petite cuvette qui y est creusée recueille les eaux plu-
viales et les petits oiseaux du ciel viennent y boire.
Disposées sans ordre apparent , quelquefois abritées sous une chapelle
sépulcrale voûtée, les tombes se succèdent, entourées d'arbres qui ont
poussé au hasard des semences apportées parle vent. Quelque abandonné
qu'il soit, le cimetière musulman est comme un grand jardin et au prin-
temps lorsque l'herbe qui y pousse est parsemée de fleurs, et les arbres
couverts de verdure, la comparaison en est plus frappante encore. Le ven-
68 TUNIS
dredi, les familles viennent visiter leurs morts et les femmes vêtues de
longs voiles blancs s'asseyent sur le bord des tombes et s'entretiennent
avec eux.
Quelle poésie, quelle tranquillité et quel charme dans ces asiles des
morts et combien leur aspect est différent de nos tristes et sombres nécro-
poles! Quelques-uns de ces cimetières sont enclavés dans la ville, mais ils
sont désormais déclassés et l'on n'y fait plus d'inhumations. Ceux qui
entourent la ville leur sont exclusivement réservés.
Dans Tunis même on rencontre un assez grand nombre de tombeaux,
ou tourbas. Les vins sont ceux des souverains de la dynastie régnante,
comme le Tourbet el bey, tombeaux des beys, d'autres près des mosquées
sont ceux des beys fondateurs, comme ceux des mosquées d'ilamouda-
Pacha et de Youssef-bey; d'autres enfin sont des tombeaux de person-
nages vénérés, de marabouts, ou bien encore de grands fonctionnaires.
Tel est le tombeau de la famille Daouàtli. près du Dar-el-bey, qui con-
siste en une salle carrée abritée par une coupole et où se trouvent les
cinq sarcophages des personnes qui y sont enterrées. Je cite ce tombeau,
car l'inscription qui est gravée au-dessus de la porte est si intéressante
que je ne crois pas pouvoir mieux faire que de terminer ce chapitre en
la citant tout entière, d'après la traduction que M. Blondel m'a adressée:
« (3 Dieu, tout-puissant, dont la gloire est éternelle, à ta porte très
haute se présente le Dey Ahmed qui abandonne ce monde périssable pour
le monde éternel.
« Personnne ne peut demeurer éternellement ici-bas, même les plus
puissants empereurs.
« Le pauvre Dey Ahmed vient te demander l'hospitalité en suppliant,
sans autre viatique que sa croyance, car tu pardonnes à tous et tu pro-
tèges tes créatures.
« Ceux qui sont hospitaliers reçoivent et choient leurs hôtes, mais toi
qui es le plus puissant de tous, offre-lui tes meilleures bénédictions et
assure-lui tes heureux dons.
« O Dieu très haut, protège ce vertueux vieillard qui t'adorait si profon-
dément, dont l'âme est allée voltiger auprès de toi en cherchant l'asile le-
plus précieux et le plus sûr. — Année de l'hégire 1057 1 . »
1 Soit 171 1 de J.-C.
L'anci
en marcne aux es
sclaves, dans les Souks.
CHAPITRE IV
LES SOUKS. — LES ARTISANS
Les souks ou bazars comprennent tout un quartier qui s'étend pour
ainsi dire de la place Bab-Souika ou place des Souks jusqu'à la Zaouïa
Suleymania, d'une part, et de l'autre de la place de l'Église au boulevard
Bab-Menara.
Dans ce quartier sont comprises quelques Zaouïas, quelques medersas
et la mosquée Zitouna avec ses annexes. Ce ne sont partout que des rues
voûtées ou abritées du jour et de la chaleur par des toitures en planches.
De chaque côté de ces rues s'ouvrent les boutiques, généralement de petite
dimension et dont le sol est légèrement surélevé au-dessus du pavé de la rue.
Au bazar des tailleurs elles sont séparées par des colonnes aux fûts bariolés
qui supportent au-dessus de corniches en bois garnies de tuiles émaillées
;o TUNIS
les charpentes ajourées qui abritent la rue. Au souk el Attarin ou bazar
des parfumeurs, au contraire, elles s'ouvrent par une baie rectangulaire
dans le mur qui borde la rue, et les voûtes dont le crépi de chaux a pris
les tons les plus savoureux sont soutenues par des colonnes trapues dont
les fûts et les chapiteaux sont peints de rouge, de bleu, et de vert. Toute
la journée une foule d'acheteurs et de promeneurs s'y presse, car on
trouve dans ces boutiques minuscules tout ce qui est utile à la vie arabe ;
depuis les objets de première nécessité jusqu'aux objets de luxe, parfu-
merie, meubles, bijoux, har-
nachements luxueux brodés
de soie et d'or car les serrad-
jines ou selliers ont conservé
la tradition de l'art qui faisait
une des grandes richesses du
commerce tunisien.
Au XIIIe siècle, pendant
la période Hafside qui. com-
me l'a dit si justement M. G.
Loth [Revue encyclopédi-
que, 8 avril 1899), peut être
considéré comme 1 âge d'or
de Tunis, presque tous les
souks actuels furent bâtis.
Les caravanes y affluaient,
venant jusque du Darfour et
du Soudan 1 apportant les
esclaves, l'or, la gomme,
l'ivoire, les plumes d'autruche, remportant de Tunis les habillements
brodés, les armes, les harnachements, les mille produits de l'industrie
locale. J'emprunte encore à M. G. Loth les données suivantes : sept cents
boutiques d'épiciers, de droguistes et de parfumeurs s'y comptaient.
Avant les dégrèvements accordés par Abou Farès les négociants du
souk des étoffes versaient annuellement au trésor trois mille dinars d'or
ce qui représente un total de plus de 600.000 francs de vente de ce seul
chef.
Le souk des parfumeurs fut fondé par Abou Zakaria (+ 1249 J.-C.) et
1 Aujourd'hui encore de nombreux clients d'Algérie et même du Maroc viennent y faire
des commandes de costumes, d'armes, de harnachements richement brodés.
Col. Saladin.
Découpure en papier sur laquelle les Serradjines ou
Selliers font leurs broderies d'or en relief. — Modèle
de troussequin de selle.
LES SOUKS. — LES ARTISANS 71
ces parfumeurs formaient alors une véritable aristocratie commerciale.
Lorsque Abou Farès en rendit la fabrication libre, le savon seul procu-
rait au trésor une recette de plus de 6.000 dinars d'or.
Mais si, aux jours ordinaires Taffluence des chalands est énorme dans
les souks, que dire des jours où Ton y fait les ventes à la criée. Alors la
Cliché C. Bûuleoger.
Le Souk el Attarin ou bazar des parfumeurs.
circulation y devient impossible, les acheteurs et les vendeurs, les uns
assis, les autres debout s'y pressent dans un désordre pittoresque, et c'est
avec peine que les déliais ou courtiers peuvent passer d'un groupe à
l'autre pour vanter leur marchandise et enregistrer l'enchère qui a été
faite. A part deux ou trois magasins qui sont à peu près exclusivement
consacrés à la vente des objets de curiosité que les nombreux touristes euro-
péens tiennent à rapporter de Tunis et où des intermédiaires, juifs pour la plu-
72 v TUNIS
part, font les efforts les plus indiscrets pour amener les clients au maga-
sin dont ils dépendent, il est rare de voir un commerçant chercher à atti-
rer la clientèle autrement que par\un étalage artistique et pittoresque de
ses marchandises. \
Après l'industrie des Serradjines t>u selliers, une des plus estimées
autrefois était celle des fabricants de chéchias, calottes rouges presque
Clii'lie Nt'unlein.
Souk des chéchias.
hémisphériques, de forme plus ou moins aplatie, plus ou moins haute
qu'il ne faut pas confondre avec le fez turc. Le souk des fabricants de
chéchias forme une longue galerie qui se trouve non loin du Dar-el-bey,
et dans les boutiques de laquelle un certain nombre d'indigènes se livrent
encore à cette fabrication. Les chéchias tricotées en laine, foulées, car-
dées avec soin étaient autrefois teintes à Zaghouan dont l'eau possède,
paraît-il, pour cette opération des qualités toutes particulières.
Cette industrie presque complètement abandonnée vers 1882 semble
renaître peu à peu avec le bien-être et le luxe, et plusieurs des boutiques
de ce souk, remarquables par leurs boiseries finement sculptées et assem-
LKS SOUKS. — LES ARTISANS 73
blées, ont été restaurées avec goût dans ces dernières années et ornées
de plâtres sculptés d'un assez joli sentiment. Ces boutiques sont, avec
celles des barbiers, les mieux décorées du vieux Tunis.
Une industrie presque éteinte aujourd'hui, et qui était une branche
assez curieuse de la sculpture sur bois, était l'industrie des timbres ou
tabas destinés à imprimer la marque de fabrique sur la feuille de papier
Cliché iNeurdein
Souk el Attarin et porte de la Mosquée Zitouna.
pliée à l'intérieur de la chéchia, marque de fabrique contenant au milieu
d'un cartouche plus ou moins bien gravé, le nom du fabricant et une
sorte d'emblème géométrique nommé nicham qui était pour ainsi dire la
partie essentielle de cette marque. Ce détail était probablement rendu
nécessaire par l'analogie fréquente des noms des Arabes, qui n'ayant que
rarement des noms de famille constitués généralement par des surnoms,
peuvent être facilement confondus les uns avec les autres ; comment, en
effet, distinguer les Mohammed ben Ali les uns des autres sinon par ce
moyen? Je donne dans ce livre plusieurs empreintes de ces sortes de
sceaux ; on pourra donc apprécier ce que les artistes tunisiens ont su
mettre d'art dans ces simples objets.
74 TUNIS
Dans certains quartiers extérieurs, des fondouks ou hôtelleries reçoi-
vent les commerçants de l'intérieur qui viennent faire leurs achats à
Tunis, c'est là aussi que s'arrêtent les petites caravanes qui viennent y
prendre les chargements de ballots que des files interminables de cha-
meaux iront porter jusqu'aux frontières extrêmes du pays, et même dans
les pays voisins.
Les Arabes purs ont horreur des métiers manuels, mais les Mores au
Cliché Neurdein.
Le Souk des tailleurs.
contraire, qui sont à proprement parler les descendants des autochtones
ou véritables indigènes, convertis à l'islamisme par l'invasion arabe, ont
conservé leur aptitude au travail et leur goût artistique. Des menuisiers,
des serruriers, des peintres sur meubles, des sculpteurs, des potiers, des
tisserands en étoffes de laine, de coton et de soie, des brodeurs, des bijou-
tiers continuent à exercer comme au moyen âge leur petite industrie dans
des ateliers minuscules et avec un outillage rudimentaire, des parfumeurs
y distillent l'essence de jasmin et de rose, des teinturiers réunis en cor-
poration compacte (un véritable trust), y teignent de couleurs éclatantes
la soie, le coton et la laine.
LES SOUKS.
LES ARTISANS
Les tisserands sur des métiers juchés dans des échoppes invraisem-
blables y fabriquent de charmantes étoffes de soie, ou de soie et laine, ou
de coton. Il n'est pas difficile de retrouver dans tous ces procédés des tra-
ditions très anciennes dont l'industrie moderne pourrait tirer profit en les
Cliché Garrigues.
rendant plus pratiques, elle
aurait parfois avantage, notamment dans
l'emploi des couleurs végétales dont la solidité est indispensable pour la
teinture des laines destinées aux tapis, car les couleurs modernes à l'ani-
line sont tellement fugaces qu'elles disparaissent en peu d'années si la
lumière les atteint. /
Ces artisans ont généralement l'amour de leur métier et ceux d'entre
/
eux dont la profession est un peu artistique comme par exemple les sculp-
7& TUNIS
teurs sur bois ou sur plâtre, les peintres décorateurs, les menuisiers,
mettent un grand amour-propre à faire des ouvrages qui les satisfassent,
et ils gardent jalousement le secret de leurs procédés.
J'en citerai un exemple bien typique. J'étais allé autrefois visiter plu-
sieurs de ces sculpteurs sur plâtre qui font encore de ces découpures
ajourées semblables aux frimeuses sculptures de l'Alhambra de Grenade,
afin de pouvoir en emplo}rer quelques-uns dans les travaux que j'avais à
exécuter pour la section tunisienne de l'Exposition de 1889. L'un d'eux
habitait près de la place Halfaouïne, une
petite maison dont il avait décoré la pièce
principale de vitraux sertis dans des ré-
seaux de plâtre, de charmants panneaux
en plâtre découpé et de corniches faites
de ces alvéoles superposées qu'on a très
exactement comparées à des nids d'abeilles
ou à des stalactites. Il m'en expliqua la
fabrication et me fit voir une collection
de dessins fort intéressants qu'il tenait de
ses parents, mais qu'il ne voulut pas
m'autoriser à photographier. « Ce sont
mes modèles, me dit-il, et si vous n'étiez pas
architecte, je ne vous les aurais pas mon-
trés, car je ne les fais voir à personne.
En serrant de nouveau dans le coffre de
bois peint de fleurs bariolées et d'orne-
ments géométriques, toute sa collection
d'entrelacs, de rinceaux, de rosaces, de polygones étoilés dessinés d'un
trait un peu gros et très ferme sur un papier ancien, il ne pouvait s'em-
pêcher de me dire avec chagrin : voilà ce que m'ont laissé mes parents,
ce qu'ils savaient et ce que comme eux je sais exécuter; mais je ne trouve
pas comme de leur temps des gens assez riches et d'assez de goût pour
m'en faire exécuter toute l'année: je travaille pour si peu de personnes,
que je suis réduit la plupart du temps à être maçon, paveur ou badigeon-
neur pour faire vivre ma petite famille; vous voyez ce que je sais faire,
ces vitraux sont aussi mon oeuvre, mais les Arabes riches ne savent
plus apprécier notre art et ils ont le goût absolument gâté par ce que, vous
autres Européens, vous apportez ici ». Et ma foi il ne raisonnait pas trop
mal, car j'ai constaté moi-même cette indifférence singulière pour leurs
arts d'autrefois chez beaucoup d'indigènes éclairés.
LES SOUKS. — LES ARTISANS 77
Le vieux .Mohammed Karaborni surnommé Tordjeman, un des der-
niers survivants de la profession, a bien voulu donner quelques détails
sur sa profession à mon ancien élève M. Elie Blondel, architecte à Tunis
qui me les a transmis.
Son grand-père, Mohammed Karaborni était d'origine turque et était
venu en Tunisie au temps d'Hamouda Pacha; il apprit le métier de
sculpteur de son beau-frère Mo-
hammed bel Hadj Younès qui ache-
vait alors la décoration de la Koub-
ba de Sidi er Rihaï à Tunis, et qui,
comme je l'ai dit plus haut étant
mort avant de l'avoir terminée fut
remplacé par un artiste marocain
de passage nommé Hadj Hassen
el Fassi. Je dois faire remarquer
que la manière de Si Younès à qui
l'on doit une partie des plâtres dé-
coupés du Bardo, de nombreux
travaux à Tunis, se ressentait un
peu du goût turco-persan caracté-
risé par des arabesques florales
dérivées de l'imitation d'étoffes ou
de broderies ; on peut attribuer
à l'influence du marocain Hadj
Hassen le retour à l'ornementation
purement géométrique qui a de
nouveau prévalu jusqu'à nos jours
dans les tracée des panneaux de
plâtre sculpté et des vitraux.
J'ai pu voir de près bien d'autres artisans tunisiens, des ébénistes,
des menuisiers, des peintres, tous m'ont accueilli avec la même affabilité,
heureux et touchés de l'intérêt que je leur témoignais.
On ne croirait pas qu'il existe encore des damasquineurs à Tunis.
J'en connais pourtant au moins un, Hadj-ali-Jouïbi qui damasquine encore
des canons de tromblons, de pistolets ou de fusils, des étriers en fer
forgé, des éperons, et qui a jadis damasquiné d'or et d'argent pour
M.me Massicault un coffret d'acier. Cette corporation diminue tous les jours
car les beys et les riches arabes ne leur font plus guère de commandes
et ils semblent travailler surtout pour les chefs des tribus de l'intérieur.
Col. Sal.ïilin.
Reliure en papier doré
découpé par Si Younès el Hachaïchi.
78 TUNIS
Toutes ces corporations ont à leur tête un aminé ou maître-expert qui
tout en exerçant sa profession est désigné comme arbitre pour trancher
les difficultés pouvant s'élever entre les artisans et leurs clients.
Les brodeurs sur étoffes et sur selles forment peut-être la plus flo-
rissante des corporations d'artisans d'art de Tunis ; pour cette raison
je crois devoir m'étendre avec plus de détails sur cette industrie encore
si artistique qui au Maroc et en Algérie produit encore de fort belles
choses. Les brodeurs de Tunis sont
assurément les plus habiles de tous.
D'après Si Mohammed el Ha-
chaïchi, un brodeur n'a droit au
titre de maître que lorsqu'il peut
composer sans l'aide d'aucun mo-
dèle un dessin de broderie de dos-
sier ou de couverture de selle. —
Leur art ne se borne pas à ne
broder que des harnachements,
toutes les broderies d'or sont de
leur ressort, Allala Khiari l'un des
plus habiles d'entre eux fait des bro-
deries de corsages de femmes dont
il compose tous les dessins et il a
même brodé pour le feu bey Mo-
hammed el Hadi un magnifique
costume d'apparat ; autrefois com-
me aujourd'hui l'état-major de l'ar-
Clôture ajourée d'une boutique mée beylicale était le principal
Ju Souk des chéchias. client de ces artisans et c'est
ce qui explique comment cet art
s'est à peu près maintenu jusqu'à nos jours. D'autres broderies fort
belles ont été récemment commandées à Allala Khiari par des
caïds marocains et coûteront environ 2.500 francs pour chaque harna-
chement.
Les menuisiers de Tunis suivent les traditions locales de l'art anda-
lou, modifié à la fois par l'influence des broderies, par l'ornementation
turques ou persanes, et par celle de l'importation européenne, surtout
italienne, depuis le xvne siècle de notre ère. De là ce faux air rococo de
certains détails de sculpture, aussi bien dans le bois que dans la pierre
et dans le plâtre. Il y a longtemps déjà un menuisier marocain vint se
LES SOUKS. — LES ARTISANS 7_9
fixer à Tunis et y enseigna le métier de menuisier suivant la mode du
Maroc, à un aminé des menuisiers de Tunis nommé ben Ghars-Allah.
Celui-ci l'enseigna à son élève Hamda ben Otsmane qui l'enseigna à son
neveu Mohammed el Gharbi, duquel le maître menuisier Ahmed el Ksou-
ri el Andoulsi, de qui je tiens ces renseignements, apprit son métier. On
voit donc que la tradition marocaine qui est celle des Maures d'Espagne
a encore été amenée à Tunis pour les menuisiers, comme nous avons vu
qu'elle l'avait été pour les sculpteurs sur plâtre. C'est à Ilamda ben
Otsmane et à Mohammed el Gharbi que Ton doit le beau plafond en
coupole du Bardo que
je donne plus loin.
Ahmed el Ksouri a
exécuté de nombreux
travaux à Tunis, il a
exposé aux sections
tunisiennes des gran-
des expositions uni-
verselles depuis 1884
et a exécuté récemment
un fort beau tabout
ou cénotaphe décoratif
pour le tombeau de
Sidi Ali ben Aïssa au
Kef ; ce tabout a été
en grande partie exé-
cuté dans le même style que celui de Sidi Mahrez à Tunis. D'autres
menuisiers comme Ali-el-Bradhv s'adonnent plutôt à la fabrication de
meubles et savent encore concevoir des corniches à stalactites exécutées
comme celles des anciens monuments moresques à l'aide de prismes
de bois sculptés et juxtaposés, dont tous ceux qui ont écrit sur l'art
moresque ont expliqué les différentes combinaisons (Cf. Owen Jones et
Goury, YAlhambra de Grenade).
Un art bien intéressant aussi est celui de la peinture des manuscrits.
Il n'est plus guère exercé que par un petit nombre d'artistes, et le plus
célèbre d'entre eux, Si Younès el Hachaïchi dont je donne ici
plusieurs œuvres, a exécuté pour la bibliothèque des beys, pour le
Kasnadar. pour Khereddine, pour l'ouzir Mustapha Saheb et Taba. de
magnifiques copies du Coran et divers travaux remarquables. Si Younès
dont la famille est originaire d'Hébron est encore malgré son grand âge
Col. Saladin.
Miniature exécutée par Si Younès el Hachaïchi.
8o
TUNIS
quatre-vingts ans passés) en pleine possession de son talent. Ses aïeux
partis d'Hébron s'étaient fixés à Jaën, en Andalousie, ce sont donc encore
des traditions andalouses que celles que Si Younès a reçu de ses ancê-
tres. Lors de l'exode des Andalous en Tunisie, Mohammed bou Aziz el
Khalili el Jaïani vint se fixer à Tunis, comme peintre calligraphie, et
tous ses descendants exercèrent cet art en se le transmettant de père en
fils. C'est l'un d'eux, el Hadj Hamouda el Hachaïchi qui écrivit et illus-
tra les 20 volumes des œuvres de Bokhari qui sont à la bibliothèque de
la Djama Zitouna, son fils Hamouda el Hachaïchi, imam de la Djama el
Bechir exécuta beaucoup d'œuvres d'art pour Hamouda Pacha et écri-
vit et enlumina plusieurs actes de mariage des beys enfin le
père de Si Younès, le cheick Mohammed el Hachaïchi avait écrit
et décoré de nombreux manuscrits pour la bibliothèque du Bach-Mam-
louk Hussein, ministre de Hussein bey, bibliothèque dont le bey Ahmed
fit l'acquisition à sa mort, pour en faire don à la bibliothèque de la Djama
Zitouna 1.
Enfin je dois aussi mentionner la corporation des constructeurs, dont
les plus habiles sont nommés aminés et sont de véritables architectes.
Là encore nous retrouvons la tradition andalouse, car Si Sliman En-
nigro et Si Tahar ben Saber ont reconstruit le minaret de la Djama
Zitouna, ils l'ont reconstruit comme le disent les Tunisiens, à la mode
andalouse. C'est parfaitement exact.
Si Sliman Ennigro qui est mort il y a quelques années a laissé un
fils, Si Mohammed Ennigro, son élève, à qui je dois de nombreux des-
sins de monuments tunisiens. Leur famille originaire de Cordoue se
réfugia à Séville, puis à Grenade, et vint à la fin de l'exode douloureux
qui vit s'éparpiller de Tanger à Tunis les derniers descendants des
Maures d'Espagne, se fixer à Tunis vers 16 10. Architectes de père en
fils, les Ennigro travaillèrent toujours pour les beys. Le minaret de la
mosquée Hamouda Pacha, le fort Bordj-ben Assal, la porte de France ou
Bab-el-Bahar, les Zaouïa de Sidi Brahim er-Rihaï et de Sidi Ali el
Hatab, les mausolées des beys, place Tourbet el Bey, les palais de
Kassar Saïd et du Bardo, le minaret de Sidi Ali Mohsen, etc., leur sont
dus et Si Sliman outre ce dernier travail et le minaret de la Djama
Zitouna a exécuté à cette dernière mosquée des travaux de restauration
et de consolidation très bien entendus, notamment ceux du portail Est,
ainsi qu'un certain nombre de travaux particuliers. Il avait même rédigé
1 Je dois tous ces renseignements à M. E. Blondel à qui Si Younès les a communiqués.
LES SOUKS. — LES ARTISANS 81
à mon intention un ouvrage sur l'architecture arabe en Tunisie que la
mort Ta empêché de finir, et que je publierai un jour avec ses dessins.
Un autre architecte tunisien, Si Ahmed Chérif a exécuté aussi de
nombreux travaux remarquables ; nommé maître en 1875 et aminé en
Cliché Saladin.
Maison rue Kouttab el Ouazir.
1893, il a restauré en 1876 le palais Hussein, en [896 la mosquée el
Helek près de Hadjamine, construit en style andaloules écoles coraniques
de la rue Bab-Saâdoun et de Kous el lladdouine, restauré avec une
grande habileté (je l'ai constaté sur place) le minaret de la mosquée de
la Kasba, et reconstruit celui de la mosquée el Béchir qui n'est pas
encore totalement terminé.
Si j'ai insisté si longuement sur les corporations et les artistes tuni-
6
82
TUNIS
siens, c'est que je veux montrer combien ils sont intéressants, combien
ils ont conservé encore leurs traditions malgré la difficulté où ils sont de
lutter avec l'industrie européenne. Ce n'est pas cependant pour qu'on
croie devoir entreprendre une soi-disant régénération des arts et métiers à
Tunis en introduisant dans l'enseignement professionnel, les méthodes
françaises. Ce serait une erreur. On leur ferait perdre ce qui leur reste
de traditions originales. Si je me rappelle en effet ce que j'ai vu à l'exposi-
tion de 1900, il ne me semble pas qu'en leur faisant faire (comme le
prouvaient les œuvres des élèves de l'école
professionnelle de la serrurerie européenne,
ou des meubles Louis XIV ou Louis XV on
leur rende un bien grand service. C'est leur
apprendre une langue étrangère que leur
apprendre nos styles, où d'ailleurs ils réus-
siront toujours moins que des artistes euro-
péens. Il suffirait de leur faire des com-
mandes d'objets en style indigène, en leur
conseillant de s'inspirer des nombreux mo-
dèles qui sont sous leurs yeux, pour leur
permettre de ne pas perdre leurs traditions
et de gagner largement leur vie. S'ils sont
tirés de la misère, ils formeront des élèves
qui pourront demander à l'école des arts
et métiers l'enseignement technique seul,
mais pas l'enseignement artistique que leurs
maîtres indigènes connaissent mieux que les Européens. Que les menui-
siers y apprennent à bien débiter les bois, à exécuter avec précision les
assemblages, à acquérir la sûreté de main et la dextérité nécessaire,
c'est tout ce qu'il leur faut.
L'administration des Habous, sous la direction de M. Roy, secrétaire
général du gouvernement tunisien, a très sagement agi en donnant tous ses
travaux à des indigènes, cela a sauvé la corporation du bâtiment de la déca-
dence qui la menaçait. Mais d'autres travaux pourraient être abordés, si à
l'école des arts et métiers on fait comprendre aux apprentis l'usage des ma-
chines à ouvrer, la conception rapide des ouvrages, la nécessité de les exécu-
ter en un temps donné et de se conformer exactement aux engagements pris;
des entrepreneurs indigènes pourront alors concourir aux adjudications (ce
qu'ils ne savent pas encore faire car ils ne savent pas s'exécuter en temps
voulu). Mais qu'on ne touche pas à l'enseignement artistique traditionnel!
Marque des fabricants de chéchias.
LES SOUKS. — LES ARTISANS s3
Quant aux autres métiers d'art que faisaient vivre les beys et leur
cour, je me demande pourquoi cette aristocratie indigène ne pourrait pas
être encouragée à suivre cette tradition ; pourquoi la colonie française et
italienne qui compte tant de gens de goût ne contribuerait pas aussi pour
sa part à la renaissance de ces industries d'art. Il y a assez de grandes
fortunes à Tunis pour qu'on puisse y faire faire de beaux meubles, de
belles étoffes de tenture en soie, de beaux tapis. Les brodeurs arabes ont
assez de goût pour que les belles toilettes des élégantes de Tunis leur
empruntent une partie de leurs charmes, et je m'étonne vraiment qu'on
n'ait jamais jusqu'ici cherché à tirer parti de toutes les ressources que
l'industrie locale fournirait au luxe des habitations et des vêtements, si
on avait voulu réellement s'en préoccuper. Les traditions artistiques sont
un capital qu'on aurait bien tort de laisser perdre. On commence déjà à s'en
douter un peu, mais on devrait penser que leur conservation n'intéresse
pas seulement un petit nombre d'amateurs ou d'archéologues. Elle est un
élément de prospérité pour le pays, non seulement parce qu'elle y fait
vivre un grand nombre d'indigènes, mais encore parce qu'elle fait partie
de ce qui y attire et y retient les étrangers. Croit-on que les gens qui
vont à Tunis y viennent chercher la vie européenne, et songent à y ache-
ter pour les rapporter en France, des meubles Louis XV? non n'est-ce
pas?Lt si les touristes y sont plus attirés qu'à Alger, c'est qu'Alger
leur paraît trop francisé. Qu'on fasse donc un effort pour conserver à
Tunis ses artistes et ses artisans, et on aura augmenté encore l'attrait de
cette charmante ville qu'on a su si judicieusement conserver aujourd'hui,
en respectant la ville arabe, ses monuments et ses mosquées.
Marques des fabricants de chéchias.
Environs de Tunis. —
L'aqueduc de Carthage.
CHAPITRE V
LES PALAIS EXTRA MUROS. — LE BARDO. - - LA MANOUBA
LA BANLIEUE DE TUNIS. — SIDI BOU SAID
Des nombreux palais ou résidences princières élevées dans la banlieue
de Tunis par les beys ou les membres de leur entourage depuis le
XIIIe siècle jusqu'à nos jours, il existe encore un certain nombre. Les
palais des beys sont ceux de la Marsa, du Bardo, de Kassar Saïd; on les
connaît puisqu'ils font partie du domaine de la Couronne. On connaît
peu en revanche les résidences élevées par des ministres ou des membres
de la famille beylicale dans les environs de la capitale. Ces petits palais
devaient être nombreux, car nos vieux voyageurs en ont parlé et nous
les décrivent, en insistant sur le grand nombre de ces maisons de
plaisance. Je ne citerai que ce qu'en dit Thévenot (L. II, p. 383). « Le
terroir de Tunis, dit-il, est tout plein de ces métairies (ou maisons de
plaisance) qui sont bâties comme les bastides du terroir de Marseille.
Celle de dom Philippo (fils d'Ahned Dey, roi de Tunis) est à demi-lieue
de la ville, elle est fort belle et bastie en tour quarrée et est la plus
haute qui soit à l'entour, il y a cent et onze degrez à monter de la salle
LES PALAIS EXTRA MUROS. — LE BARDO, ETC. 85
au haut de la tour où Ton a fort belle vûë car on découvre de tous côtez
à perte de vûë une belle campagne pleine d'oliviers ; il y a là haut une
grande salle découverte par le haut y aiant tout à l'entour des galeries
couvertes, dont le toit est soutenu de plusieurs colonnes ; au milieu de
ri
Cliché Saladin.
Palais de la Manouba. Portique antérieur.
ce lieu découvert est un grand réservoir d'eau et il sert à faire plusieurs
jets d'eau ; tout ce lieu est orné de marbre, comme aussi toutes les salles
et chambres qui sont ornées d'or et d'azur, et de certains travaux de
stuc fort admirables, et il y a partout des fontaines qui jouent quand
on veut. »
1 C'est le patio des maisons tunisiennes.
8b TUNIS
De ces petits palais, un des plus intéressants est celui de la Manouba,
actuellement converti en caserne de cavalerie, mais le palais propre-
ment dit ne sert que de logement aux officiers et l'on en a respecté
toutes les dispositions principales en le consolidant le mieux qu'on a pu.
D'autres résidences, telles que l'ancien palais de Khereddine et quelques
villas se trouvent aussi à la Manouba; je ne décrirai ici que le palais
dont je viens de parler et que j'ai pu visiter à plusieurs reprises.
Il présente une façade élevée d'un étage sur un rez-de-chaussée ; on
Cliché Saladin.
Palais de la Manouba. Pendentif de la rotonde.
monte au premier qui forme l'étage véritable du palais par un grand
escalier droit, et par lequel on pénètre au milieu du portique qui
précède les bâtiments proprement dits. Ce portique formé d'arcades en
plein cintre soutenues par des colonnes en marbre d'ordre dorique et par
conséquent d'origine italienne, a ses voûtes d'arête décorées de plâtres
sculptés à jour d'un travail exquis. Les portes et les fenêtres en marbre,
d'un style rococo italien tout à fait réjouissant, ne jurent pas trop avec
les arabesques dont je viens de parler. Au-dessus de la porte d'entrée,
la voûte est une coupole sur pendentifs reposant sur un tambour à base
octogonale percé de quatre baies décorées de vitraux en plâtre ajouré.
A droite et à gauche sont de grandes salles longues dont l'une, celle de
LES PALAIS EXTRA MUROS. — LE BARDO, ETC. 87
droite, décorée de colonnes en marbre, de plâtres ajourés et de faïences,
sert actuellement de bibliothèque aux officiers. Au fond de la salle se
trouve une sorte de niche en marbres de couleur, toujours de ce Louis XV
italien si singulièrement exubérant.
La cour dans laquelle on pénètre ensuite est un grand patio à
portiques d'arcades en plein cintre sur colonnes doriques très élancées ;
les façades sont bien délabrées, car la décoration en plâtre ajouré et les
Cliché Saladin
Palais de la Manouba. Plafond de la bibliothèque.
voussoirs de marbre des arcades ont disparu presque partout, mais la
bordure en tuiles vertes des terrasses, la corniche de marbre, avec ses
frises en faïence existent encore, en partie du moins ; les voûtes en
plâtre ajouré sont à peu près intactes et sur les murs il y a encore une
partie des panneaux décoratifs en faïence qui les tapissaient autrefois
en entier. C'est autour de cette cour que se trouvaient tous les bâtiments
d'habitation. Tout au fond, une grande salle carrée qui, par une disposition
ingénieuse d'angles voûtés soutient par de larges pendentifs une coupole
sur tambour percé de huit fenêtres à vitraux ajourés, servait probable-
ment de salon principal ; son plan est fort ingénieux car il permet des
88
TUNIS
vues dans tous les sens sur la campagne, et la décoration en plâtre
ajouré des pendentifs du tambour et de la coupole est encore intacte et
d'un goût très pur. Seuls, les encadrements des baies en marbre, les
colonnes de marbre et les faïences presque toutes de fabrication italienne
détonnent un peu et paraissent disparates au milieu de ces éléments
purement tunisiens. Il n'y a d'étage qu'à gauche de la façade principale
et une seule pièce le constitue. Déjà on peut voir dans l'escalier qui y
conduit des plafonds en bois sculpté, qui tombent en ruine mais qui
sont d'un goût absolument exquis bien que leur ornementation soit en
réalité trop fine de détails. La grande pièce où l'on arrive alors réserve
une surprise au visiteur qui a eu la patience d'insister pour qu'on la lui
montre. Les murs sont tapissés de faïences assez simples ; au-dessus des
encadrements des fenêtres que surmonte un triple rang d'ornement égale-
ment de faïences se déroule autour de la pièce une magnifique frise en
plâtre sculpté d'un dessin et d'une exécution admirables. Une seconde
frise en bois peint sert de support immédiat à un plafond constitué par
deux encorbellements successifs creusés d'alvéoles dorées ou d'entrelacs
géométriques qui soutiennent le plafond proprement dit décoré des plus
belles dispositions de réseaux géométriques qu'on puisse imaginer. Tout
cela est peint d'arabesques d'une harmonie de couleur ravissante, avec
des parties dorées dans les creux qui donnent à tout cet ensemble une
richesse d'aspect absolument remarquable.
Bien que tous les tons employés aient certainement présenté, dès
l'origine, une harmonie générale incontestable, il n'en est pas moins vrai
que le temps a mis sur tout cela une patine discrète, qui donne à tout cet
ensemble un éclat chaud et assourdi qui rappelle absolument l'aspect
des vieux cachemires des Indes ou des anciens tapis persans les plus
beaux qu'on connaisse.
Il y avait autrefois dans les dépendances de ce palais un petit
kiosque délicieux, composé d'une salle carrée avec abside, recouvert
d'une toiture en ruines d'où émergeaient quatre petites coupoles et une
centrale, plus grande et côtelée. Trois de ses faces murées en partie
quand je l'ai vu pour la première fois étaient autrefois garnies de vitraux
et de fenêtres s'ouvrant sur la campagne. On a pu en voir à l'Exposition
de iqoo une reproduction exacte exécutée d'après mes dessins et avec
des moulages faits par le service des antiquités et des arts 1 de Tunisie.
Ce charmant petit monument brodé des plus délicieuses arabesques
1 Quelques fragments de ces moulages sont au musée du Trocadéro.
LES PALAIS EXTRA MUROS. - LE BARDO, ETC. 89
sculptées sur plâtre tombait en ruine ; le Gouvernement tunisien en
fit l'acquisition, le fit démonter avec le plus grand soin et remonter dans
le jardin du belvédère par M. Lefèvre, architecte de la ville de Tunis,
et maintenant consolidé et reconstruit, orné de vitraux dont j'avais tracé
le projet et qui furent exécutés par les sculpteurs AH es Sakka et
Mustafa Tordjeman dans les ateliers du Bardo, il forme actuellement un
des plus beaux ornements du parc municipal de la ville de Tunis. — Je
citerai encore parmi ces jolies habitations suburbaines le château de
Cliché Niurdein.
Kiosque de la Manouba.
Bir Kassa près de Tunis, qui appartient à M. Savignon, et la villa de
Mornakia avec son grand bassin où se mirent ses portiques, souvenir
des grands bassins des palais du Maroc et des miroirs d'eau des palais
persans.
Dans ce pittoresque village de Sidi bou Saïd dont j'ai parlé au début
de ce livre, village exclusivement habité par des arabes, se trouvent
de nombreuses maisons pittoresques blotties au fond de délicieux
jardins clos de murs élevés. L'une d'elles, possède un porche surélevé
qui est du meilleur effet, quoiqu'il ne soit pas d'une date bien
reculée.
J'ai nommé parmi les palais beylicaux des environs de Tunis, le
90 TUNIS
Bardo, le palais de la Marsa et celui de Kassar-Saïd. Seul, le Barde-
présente un intérêt architectural.
Thévenot que j'ai cité plus haut, dit à ce propos qu' « il faut encore
voir les Bardes (le Bardo) qui sont trois maisons que le Bey a fait bâtir
pour ses trois enfants, à une lieue de Tunis... On voit à ces maisons
quantité de fontaines avec de beaux bassins d'une seule pièce de
marbre, venant de Gênes et. comme à celle de Dom Philippo, une salle
Cliché Sadoui
Kiosque de la Manouba.
découverte avec un grand réservoir au milieu et des allées tout à l'entour
dont la couverture est soutenue de plusieurs colonnes, le tout pavé de
marbre noir et blanc, comme aussi toutes les chambres qui sont couvertes
d'or et d'azur et de ces travaux de stuc ; il y a aussi plusieurs beaux
appartements et toutes les maisons ont de beaux jardins pleins d'orangers
et plusieurs autres arbres fruitiers mais fort bien rangés comme en
chrétienté et plusieurs beaux berceaux au bout des allées, aussi tout cela
est fait par des esclaves chrétiens. Ces maisons se nomment bardes, du
mot berd qui veut dire en moresque, froid, à cause que ces lieux sont
frais. »
LES PALAIS EXTRA MUROS. — LE BARDO, ETC. 91
Mais ces trois maisons dont se composait le Bardo furent bientôt
insuffisantes, les palais se multiplièrent avec leurs dépendances et
quand je le visitai pour la première fois à la fin de 1882, tous ces
divers bâtiments avec leurs jardins et toutes leurs dépendances cou-
vraient plusieurs hectares entourés de fortifications. Une ancienne
photographie fait voir quel aspect confus présentaient tous ces bâtiments
disparates.
Comme un grand nombre de parties de ces constructions menaçaient
ruine et faute d'entretien ne pouvaient que causer plus tard des éboule-
Cliche Sadoux.
Palais du Bardo. Pendentif d'un salon démoli.
ments et peut-être des accidents, on fit un choix des parties les plus inté-
ressantes; un budget fixe fut alloué pour leur restauration et leur conso-
lidation; le reste fut détruit, après que la direction des antiquités et
des arts en eût fait enlever les faïences et les sculptures sur plâtre les
plus remarquables. Les décombres provenant de ces démolitions ser-
virent à combler certaines parties des rives les plus basses du lac de
Tunis.
De ce qu'on en a conservé, on a fait deux parts, l'une consacrée aux
appartements beylicaux n'est accessible qu'aux visiteurs porteurs d'une
autorisation spéciale. On y entre par le trop fameux escalier des Lions
dont les lions de marbre sont du plus mauvais style italien qu'on puisse voir,
mais qui possède un portique orné de sculptures en plâtre très délicates.
Ce vestibule donne entrée dans une grande cour entourée de portiques
dont la restauration a fait le plus grand honneur à feu M. Dupertuys
92 TUNIS
architecte du gouvernement tunisien, artiste de talent à qui Ton doit
la restauration et 1 achèvement du palais de la Résidence à Tunis et du
palais de France à la Marsa. Dans les appartements qui entourent cette
cour on remarque plusieurs belles salles : l'une d'elles possède un beau pla-
fond de style tunisien à ornements géométriques séparés par des glaces,
une autre est ornée de marbres italiens et de beaux panneaux de faïences
tunisiennes, plusieurs autres salles enfin sont plus ou moins heureuse-
ment décorées. Auprès d'une de celles-ci se trouve un petit salon dans
lequel un des meilleurs sculpteurs tunisiens a dans les dernières années du
XIXe siècle produit une des plus riches décorations en plâtre sculpté qu'on
puisse imaginer ; malheureusement ce petit chef-d'œuvre n'a pas été
photographié et je ne puis, à mon grand regret, en donner une idée ici.
L'autre partie du Bardo se compose du musée Alaouï, d'une petite
mosquée et d'un bain Maure; on a détruit, malheureusement pour les
amateurs de pittoresque, ces curieuses rues à moitié couvertes, ces bâti-
ments à portes ornées de clous et de heurtoirs énormes, ces souks en
miniature où se vendait tout ce qui pouvait être utile à la population
bariolée qui vivait du palais et à son ombre. Mais on a su tracer autour
de ces bâtiments un jardin qui commence déjà à prendre tournure; ses
massifs, ses arbustes sont en pleine vigueur et dans peu d'années d'ici
c'est sur une oasis de verdure que se détachera ce qui reste des vieux
bâtiments du Bardo.
Le musée Alaoui, fondé par Ali bey, successeur du bey Sadock, a été
installé dans les plus belles salles de l'ancien palais, parles soins du ser-
vice des Antiquités et des Arts, fondé dès les premiers temps du protec-
torat sous la forme d'une mission archéologique permanente. Ce service
qui a dans ses attributions la surveillance et l'exécution des fouilles et
des recherches archéologiques en Tunisie a été dirigé à l'origine par
Ducoudray la Blanchère, puis par MM. Doublet êt P. Gauckler; actuel-
lement son directeur est M. Alfred Merlin.
On ne peut qu'admirer l'œuvre réalisée avec des ressources relative-
ment minimes, par les directeurs de ce service; les collections du musée
Alaoui sont le résumé et en même temps la matérialisation tangible de
leurs travaux ; si en effet, les comptes rendus d'un grand nombre de ces
fouilles et découvertes, si les rapports des missions archéologiques qui se
sont succédé en Tunisie depuis plus de vingt ans, ne sont guère connus que
par les érudits et sont dispersés dans un grand nombre de publications
qu'il serait trop long de mentionner ici, le résultat des fouilles est exposé
là au public. On y trouve statues, inscriptions, moulages, fragments d'ar-
LES PALAIS EXTRA MUROS. — LE BARDO, ETC. 93
chitecture, modèles réduits des temples de Dougga et de Sbeitla1, des
basiliques de Carthage, de la villa des Laberii à Oudena, etc. , etc., lampes
et statuettes en terre cuite, objets d'orfèvrerie parmi lesquels on remar-
que la célèbre patère de Bizerte, bijoux puniques trouvés à Carthage.
Cliché Neurdein.
Palais du Bardo. Escalier des lions.
médailles etmonnaies, etc. Mais à mon avis, rien de toutcela ne présente
l'intérêt capital de cette incomparable collection de mosaïques unique
au monde qui fait la gloire de ce musée. Mosaïques de pavage, de revê-
tement, mosaïques tombales; mosaïques païennes, chrétiennes, byzan-
1 Les modèles de Dougga et de Sbeitla ont été exécutés sous ma direction et sur mes
dessins.
94 TUNIS
tines, forment une série continue depuis l'occupation romaine jusqu'à la
veille de la conquête arabe.
Si Ton a pu dire avec raison que sans l'iconographie des manuscrits
byzantins et des manuscrits français, anglais, espagnols, allemands et
italiens du moyen âge, nous ne serions bien souvent que très peu rensei-
gnés sur cette époque, car les textes et les monuments de l'architecture
sont insuffisants, on peut en dire autant des mosaïques au point de
vue des études d'archéologie antique à l'époque romaine et byzantine.
Costumes, usages, édifices, scènes de la vie privée et publique, faune,
flore, agriculture même, la mosaïque nous renseigne et nous ren-
seignera sur bien des points que les textes ou les monuments ont laissés
obscurs jusqu'ici.
Les mosaïques d'Oudena, nous montrent des scènes de chasse et de
pèche, celles de Carthage des scènes de pêche et des oiseaux dans un
verger. Celles de Tabarca et une de celles d'Oudena. des maisons de
campagne, celle deGafsa, un cirque à l'époque byzantine. Celle de Sainte-
Marie du Zid une église en construction ; celles d'El Alia des monuments
divers de la Tunisie antique ; celles de Medeina, des navires avec leurs
aarrès. Les tombes chrétiennes enfin nous donnent toute une série de cos-
tûmes. Je ne mentionne pas toutes les mosaïques qui par des représentations
de scènes mythologiques nous retracent d'une façon souvent très artistique
les allégories les plus gracieuses de l'antiquité païenne et dont l'énumé-
ration serait trop longue.
Cette collection de mosaïques commencée par La Blanchère qui fit
apporter au Bardo la célèbre mosaïque trouvée à Sousse par les officiers
du 4'' bataillon de tirailleurs est, il ne faut pas l'oublier, surtout l'œuvre
de M. Gauckler, un de ses successeurs qui, avec une activité infatigable a
su, en quelques années, réunir ces nombreux monuments presque tous d'un
intérêt capital. Je ne veux pas dire que tous aient été découverts par lui,
mais il en a découvert une grande partie dans les fouilles qu'il a dirigées
personnellement, ou qu'il a fait entreprendre par le service des antiqui-
tés, il a su. en préservant celles dont la découverte lui était annoncée, en
les faisant transporter au Bardo et en les faisant consolider, les préser-
ver d'une destruction fatale et former le noyau d'une collection incompa-
rable; les fouilles qu'on a faites en Tunisie ne sont, en effet, que peu de chose
en comparaison de celles qu'on pourra y faire pendant longtemps encore,
et il n'en est pour ainsi dire pas une dans laquelle on ne trouve des
mosaïques. Carthage, elle-même, pillée depuis treize cents ans pour cons-
truire la Goulette et Tunis, pour fournir des colonnes et des marbres
LES PALAIS EXTRA MUROS. — LE BARDO, ETC.
antiques à d'innombrables monuments, à commencer par la mosquée de
Cordoue et la fameuse Medinet-el-Zahra, les mosquées de Tunis, celle
de Sidi-Okba à Kairouan, pour finir par les monuments de Pise, n'a pas
perdu ses mosaïques ; on a bien démoli les murs des édifices pour en enlever
les pierres, les portiques pour en enlever les bases, les colonnes et les
chapiteaux, mais on laissait les mosaïques et à chaque instant, pour peu
qu'on fouille un peu profondément le sol antique on y rencontre des
Cliché Neurdein.
Palais du Bardo. Salle du Trône.
mosaïques. Celles qui ne sont que de simples pavages ornementaux sont
innombrables, et on ne se donne même plus la peine de les enlever.
Lui iqoo, on a enfin songé à donner une place à l'art arabe dans le
musée Alaoui. Ce musée a été installé dans une dépendance du Bardo qui
est à elle seule un petit palais. Bien que de fondation récente, il contient
déjà un grand nombre d'objets, de meubles, de faïences, de bijoux, notam-
ment ceux de Moknine et de Djerba, dus à des orfèvres israélites et qui
sont du plus grand intérêt. Un plafond arabe de toute beauté qui provient
du Dar-el-Bey de Tunis y a été remonté et produit un excellent effet. Seu-
lement, à mon avis le musée arabe du Bardo ne devrait contenir que des
96 TUNIS
objets anciens. En réunissant les objets modernes, ou relativement
modernes, que l'on peut si aisément encore se procurera Tunis, on devrait
former dans Tunis même un musée d'art décoratif, facilement accessible
à tous et s'il était conçu méthodiquement et avec goût, complété par des
explications dessinées ou écrites, il pourrait peut-être devenir un des
éléments les plus utiles pour le relèvement des industries locales à Tunis.
Je ne dois pas quitter le Bardo sans dire combien ce musée a été orga-
Cliché Neuriiein.
Palais du Bardo. Grande Salle delà mosaïque de Sousse.
nisé avec soin et patience par son conservateur M. Pradère qui y est atta-
ché depuis près de vingt ans et qui a été le plus précieux des collabora-
teurs pour les différents directeurs qui se sont succédé à la tète du ser-
vice. C'est à lui notamment que sont dus les travaux des ateliers de
mosaïque et de sculpture sur plâtre où sous sa direction ont été réparées
ou consolidées les mosaïques, les sculptures sur plâtre, et exécutés les
moulages du musée.
Les deux plus intéressantes salles du musée Alaoui au point de vue
Arabe, sont d'abord la grande salle couverte d'un énorme dôme en char-
pente revêtu d'une véritable dentelle de bois doré et peint, dû comme je
LES PALAIS EXTRA MUROS. — LE BARDO. ETC. 97
l'ai déjà dit aux; célèbres menuisiers artistes Hamda ben Otsmane et
.Mohamed el Gharbi ; ensuite une petite salle octogonale qui faisait autre-
fois partie de l'appartement des femmes et sur laquelle débouchent quatre
chambres d'égales dimensions destinées aux quatre favorites du bey.
Cette petite salle a ses murs révêtus de fort belles faïences anciennes
jusqu'à une hauteur de plus de quatre mètres. Dans les quatre salons
qui forment les quatre bras de la croix entre lesquelles sont disposées les
quatre chambres dont j'ai déjà parlé, des sculptures sur plâtre forment
les tvmpans, les pendentifs et les voûtes.
Il en est de même des murs pleins situés au-dessus des portes, et des
aires qui les joignent deux à deux. Au-dessus d'une frise à arcatures de
stalactites s'élèvent les huit faces d'une coupole à base octogonale, dont
quatre sont percées de fenêtres; elles sont toutes revêtues d'une véritable
dentelle ajourée d'arabesques fouillées dans le plâtre avec une fécondité
d'imagination remarquable.
Telles sont, tant à Tunis qu'aux environs, les nombreuses œuvres des
artistes arabes anciens ou modernes qu'on peut encore admirer actuelle-
ment. Je ne suis pas le premier à les décrire en détail, bien que j'aie été un
des premiers à pouvoir les étudier. Je m'estimerais heureux si, dans cette
rapide description de Tunis, description qui ne peut avoir aucune préten-
tion historique ou archéologique, j'avais réussi à faire apprécier comme
il le mérite l'intérêt que présente l'étude de cette ville autrefois fameuse
et qui a conservé tant de vestiges de sa grandeur passée. Je voudrais aussi
avoir attiré sur les artisans et les artistes tunisiens non seulement l'atten-
tion de ceux de mes lecteurs qui visiteront un jour ou l'autre la capitale
de la Régence mais encore celle de nos compatriotes fixés en
Tunisie depuis plus ou moins longtemps. Je serais heureux d'avoir pu
faire comprendre à ces derniers ce qu'ils voient tous les jours sans y prêter
trop d'attention, de leur faire sentir que ces industries se meurent, non
pas par impuissance ou par ignorance, mais par l'indifférence de ceux
qui les entourent. Qu'on leur donne du travail et on les sauvera. C'est
un souhait que j'ai formé depuis longtemps. Puisse ce petit livre contri-
buer à sa réalisation!
7
Cliché Neurdein,
Vue générale prise du sud de la ville.
KAIROUAN
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES.
L'histoire de Kairouan commence aux premiers temps de la conquête.
Okba ben Nâfi qui avait envahi la Tunisie en venant de la Cyrénaïque
avait été justement frappé par l'inconvénient que présentait, pour en
faire sa capitale, le choix d'une ville située soit sur la côte, comme Car-
thage, soit à une certaine proximité de la mer, comme Tunis, où des
armées débarquées par les flottes byzantines auraient pu facilement en
quelques jours mettre en déroute ses troupes peu habituées à la tactique
des armées impériales.
L'emplacement qu'il choisit pour Kairouan au contraire, était séparé
de la mer par une grande étendue de terres arides et ne pouvait être
LES MOSQUEES.
LES MAISONS. — LES CIMETIERES
99
attaqué que par une armée s'appuyant sur une flotte ancrée en rade de
Sousse, port étroit et peu sûr. La ville était relativement facile à défendre
puisqu'en très peu de temps toutes les petites armées arabes répandues
dans l'intérieur de la Tunisie pouvaient très rapidement être rassemblées
contre l'ennemi. La région privée de grands centres, sans cours d'eau
régulier se prêtait admirablement aux combats de cavalerie et aux razzias
auxquels les populations indigènes et les tribus arabes s'étaient de tout
temps montrées si habiles.
La légende vient ici, comme dans tous les récits des premiers temps
Cliché Garrigues.
Vue générale de la Mosquée de Sidi Okbjl
rise du sud-est.
de l'hégire, commenter les événements et e'n rendre pour ainsi dire le
souvenir plus pénétrant en les entourant de faits miraculeux. L'emplace-
ment de la ville, une fois choisi, au milieu de marécages et de buissons
pleins d'animaux sauvages et de bêtes venitrjeuses , Sidi Okba proféra
les malédictions les plus graves contre ces hôfles malfaisants et aussitôt
le pays en fut débarrassé.
On disait aussi qu'une voix m3rstérieuse avilit arrêté le conquérant à
l'emplacement précis que devait occuper le mihrab de la mosquée de sa
future capitale.
Quoi qu'il en soit de ces récits merveilleux, la première ville de Kai-
rouan se forma par le groupement de nombreuses maisons et de quel-
ques palais autour de la grande mosquée. Prèp de cette dernière s'était
élevée aussi une mosquée de l'olivier, Djama iitouna qu'un des Ansars,
100
KAIROU AN
— compagnons du prophète, — Rouifa ben Tsabit avait fondée dès que
la ville avait commencé à s'élever.
Enfin, dans la banlieue de la ville une petite mosquée avait été cons-
truite sur le tombeau du Barbier du Prophète, la mosquée de Si Sahab,
bientôt entourée d'une zaouïa. d'une école, dont les bâtiments fréquem-
ment reconstruits forment aujourd'hui un ensemble pittoresque. C'est
encore un but de pèlerinage pour les dévots musulmans.
L'établissement des Arabes n'était cependant pas alors constitué d'une
manière définitive ou stable. Les Berbères sous le commandement de
Koceila profitant de ce que les troupes d'Okba s'étaient enfoncées
dans le Magreb, chassaient les Arabes de Kairouan et y établissaient
un royaume éphémère. Okba revenant à grandes journées vers l'Est
était surpris par ses ennemis aux environs de Biskra, et succombait
après une défense héroïque à l'endroit même où s'élève actuellement
son tombeau. Ses compagnons voyant que la victoire était impossible,
avaient brisé les fourreaux de leurs épées et avaient chèrement vendu
leur vie.
L'importance de la position de Kairouan n'échappa jamais aux suc-
cesseurs d'Okba, gouverneurs comme lui, pour le compte des khalifes
d'Orient, de la province d'Afrique. Plusieurs d'entre eux comme Yezid
ben elHatem, Hassan ben en Nôman, Hicham ibn Abd el Melek eurent
à cœur de l'embellir et de la fortifier. La restauration, l'agrandissement,
l'embellissement de la mosquée d'Okba furent aussi l'objet de leurs soins.
C'est vraisemblablement par Hassan ben en Nôman, le conquérant de
Carthage que furent apportées la plupart des colonnes byzantines que
l'on peut encore admirer dans l'antique sanctuaire.
La période vraiment florissante de Kairouan est celle pendant
laquelle elle fut la capitale de la première dynastie indépendante qui
s'établit dans l'Ifriky'a, la Tunisie actuelle.
L'émir Ibrahim el Aglab, de la tribu de Temmim. s'était rendu indé-
pendant de fait, sinon de droit, du khalifat d'Orient auquel ne le ratta-
chaient plus que des liens de vassalité assez lâches. Ces obligations con-
sistaient à paver au khalife un léger tribut annuel et à faire prononcer
« la khotba » dans la grande mosquée au nom du commandeur des
croyants. Ses descendants régnèrent paisiblement jusqu'au Xe siècle;
ils embellirent à l'envi Kairouan et ses environs jusqu'au jour où Ziadet
Allah II fit bâtir un palais à Tunis et s'y fixa avec sa cour.
Non seulement Kairouan s'était accru de grands faubourgs dont
le plus considérable, nommé Sabra, formait à lui seul une petite
102
KAIROUAN
ville, mais aux environs de la capitale, d'autres petites villes s'étaient
élevées autour des palais et des châteaux des souverains Aglabites,
Raccada, Mansouriah, Abbassia, etc. Raccada, « la dormeuse » jouissait
d'un climat si agréable que Ibrahim el Aglab s'y était fait bâtir un
Cliché Satloux.
Cour de la Grande Mosquée. Tympan d'arcades au portique ouest.
palais splendide; il y demeurait constamment, car c'est là seulement
qu'il avait pu goûter le repos (d'où son nom Raccada, la dormeuse, ou
plutôt celle où l'on dort).
Ibrahim el Aglab, — dont le chroniqueur raconte qu'il avait accueilli
l'ambassadeur de Charlemagne, au château du Fossé, dans un décor
merveilleux de luxe, de soldats, de costumes, — ■ a été nommé, non sans
exagération peut-être, le Louis XIV de la Tunisie. Son luxe, son amour
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 103
des édifices splendides sont restés vivants dans les traditions locales ;
c'est lui qui avait creusé au nord de la ville cet énorme réservoir circu-
laire double, qui existe encore de nos jours et qu'on appelle les citernes
des Aglabites. Ces réservoirs sont constitués par deux citernes circu-
laires découvertes, épaulées par de puissants contreforts cylindriques et
communiquant entre elles par une série de voûtes en plein-cintre. Les eaux
de l'oued Merg-el-lil lorsqu'elles débordaient, étaient recueillies par
Cliché Neuidein.
Cour et Minaret de la grande Mosquée.
la plus petite où elles séjournaient assez longtemps pour que les impuretés
qu'elles contiennent se déposassent. Ensuite elles se rendaient dans la
plus grande d'où très probablement elles étaient conduites par des canaux
souterrains jusque dans la ville même. Aujourd'hui ces réservoirs servent
de trop-plein à l'aqueduc souterrain qui amène à Kairouan depuis quel-
ques années l'eau de Cherichira. Au milieu de ce dernier réservoir
s'élevait un kiosque sur plan carré, surmonté d'une coupole, et si élevé
que c'est à peine si un archer vigoureux posté sur le bord de ce réservoir
réussissait à atteindre de ses flèches le sommet de cette tour.
Les palais, la petite ville qui entouraient ces réservoirs ont disparu.
104 K AI-ROUAN
Nous ne les connaissons que par les récits des historiens, mais bien que
leur distance de Kairouan et leur orientation par rapport à cette ville
soient connues, leurs ruines ont été tellement bouleversées qu'on n'a pas
encore su en indiquer jusqu'ici l'emplacement exact.
Cliché Neurddo.
Une des portes de la façade occidentale de la grande Mosquée.
Le réservoir des Aglabites, la citerne carrée que Ziadet Allah avait
fait construire près de la porte de Tunis, la grande mosquée existent
encore, et témoignent de la splendeur des règnes de ces petits souve-
rains.
Lorsque le Mehdi Obeïd Allah eut détruit la puissance des Agla-
bites et transporté la capitale de son empire dans la ville de Mahdia
qu'il venait de fonder, sur le cap Africa, Kairouan fut cependant encore
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 105
embellie par les Zirides. Un de ceux-ci, Abou Temmin el Moez, chercha
même un moment à enrichir encore la grande mosquée; c'est à lui,
comme nous le verrons plus loin qu'est due la belle clôture en bois
LUchë Saludin.
Vue prise du hau-t de la porte de la Kasba.
ajouré, ou Maksoura, qui se trouve à droite du Mihrab. Mais Kairouan
n'était plus la capitale.
Quand el Moezz eut envoyé à la conquête de l'Egypte son général
Djohar, l'affranchi sicilien, et eut constaté la richesse extraordinaire de
son nouveau royaume, il se décida à abandonner l'Ifrikia. et après avoir
chargé sur de nombreux mulets tous les trésors que ses prédécesseurs
io6
KAIROU AN
avaient entassés à 31ahdia, il établit définitivement la dynastie fatimite
en Egypte où. à côté de la ville d'Amrou et de celle des Toulounides, il
fit construire sa nouvelle capitale El Kahira que ses successeurs devaient
embellir par tant d'œuvres d'art et qui est le Caire actuel.
La Tunisie gouvernée par son lieutenant Bologguin ibn Ziri et par ses
successeurs n'était plus qu'une province de l'empire fatimite jusqu'au
jour où Abou Temmin el Moezz voulant se rendre indépendant du calife
Cliché Saladin-
Deux petites mendiantes.
fatimite du Caire, Mostancer, se déclara vassal des Abbassides de Bag-
dad, en arbora le drapeau noir, reçut l'investiture et fit prononcer en
leur nom la khotba dans la grande mosquée.
Mostancer, furieux de cette défection trouva rapidement le moyen de
l'en punir. Deux tribus arabes de l'Yémen, les Beni Hillal et les Beni
Soleim, pillards incorrigibles, dévastaient par leurs razzias une partie
des provinces les plus riches de l'Egypte. Je vous donne, leur dit Mos-
tancer, le Magreb, je vous le livre avec toutes ses richesses. Pour accen-
tuer encore ses promesses, il fit donner à chaque guerrier qui passait la
frontière occidentale de l'Egypte un dinar et un vêtement d'honneur.
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIERES 107
C'était livrer l'Ifrikia au pillage et à la ruine. En vain le Ziride s'allia
avec les sultans hammadites de la Kalaa des Beni Hammad. Les enva-
hisseurs arabes balayèrent tout sur leur passage; Kairouan fut enlevée et
pillée ; la Kalaa fut abandonnée par En Nacer qui fit de Bougie sa capitale.
Maison dans le qûirper des Chorfas
Celle-ci, grâce à la position très forte de la ville put résister aux Arabes,
les campagnes furent dévastées, les villages brûlés et la plus grande
partie de l'Afrique musulmane fut réduite à ne plus être, au moins dans
l'intérieur, qu'une vaste solitude, terrain de parcours pour les pasteurs
des tribus nomades.
La décadence de Kairouan était donc irrémédiable. On retrouve bien
î
io8
KAIROUAN
dans certaines inscriptions de la grande mosquée la mention de travaux
exécutés par les Hafsides, comme celles que j'ai citées dans ma mono-
graphie de Sidi Okba et dont je rapporte ici la suivante :
Au nom de Dieu clément et miséricordieux, que Dieu répande
ses bénédictions sur notre seigneur Mohamed et sur sa famille et
qu'il leur accorde le salut.
A ordonné la construction de cette porte notre seigneur et
maître, le Calife, le pontife el Mo stancer Billàh le fortifié de Dieu ,
le prince des croyants Abou Hafs fils des princes orthodoxes.
Que Dieu éternise leur autorité et qu'il accroisse leur triomphe,
qu'il double leur récompense et leur salaire et qu'il fasse que les
œuvres vertueuses constituent leur trésor: et cela en Tannée 69^.
(Trad. de O. Houdas).
On voit bien aussi en examinant les nombreuses petites mosquées ou
zaouïas de la ville sainte, que la plupart d'entre elles ont été fondées ou res-
taurées par les souverains de la dynastie husseïnite, dynastie encore
régnante. Bien qu'un certain nombre de ces édifices ne manquent pas
d'intérêt, il est impossible de voir dans la période de prospérité relative
pendant laquelle ils ont été construits, une période comparable à l'époque
des Aodabites.
o
Aujourd'hui une petite ville française s'est développée à côté de la
ville arabe. Des maisons confortables, des hôtels, des magasins, une gare,
un contrôle, le tout sans grand caractère, accusent cependant une renais-
sance économique qui peut faire prévoir pour plus tard une Kairouan
nouvelle, riche et prospère.
La ville arabe a été religieusement respectée, mais assainie. Dans
son enceinte de murailles crénelées, avec ses tours imposantes, ses por-
tes massives, les nombreux dômes de ses zaouïas et de ses mosquées,
que domine la majestueuse silhouette de l'énorme minaret de la grande
mosquée, elle paraît encore intacte et a gardé plus que Tunis encore son
caractère d'originalité pittoresque.
Plus qu'à Tunis la famille arabe y est close et renfermée, les femmes
y sont voilées et souvent drapées de noir, tandis que les Tunisiennes ont
soit des voiles blancs, soit ces énormes ajars, voiles de soie tissés de
dessins blancs ou bleus sur fond rouge, qui sont d'un effet si somptueux.
1 1293 de l'ère chrétienne.
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 109
Les Souks y sont pittoresques bien que beaucoup moins importants
que ceux de Tunis; les Arabes de l'intérieur qui viennent ou vendre leurs
denrées dans la ville, ou y acheter les objets dont ils ont besoin coudoient
en rangs pressés les Kairouanais dont le costume est à peu de chose près
le même que celui des Tunisiens.
Les Zlass, tribu nomade, dont les douars s'étendent au nord-ouest de
Kairouan se distinguent au milieu de cette foule par la façon magistrale
Cliché Neurdeia.
La rue principale.
dont ils se drapent dans leurs haïcks. La proximité de leur pays en a fait
les principaux clients de Kairouan, aussi une grande partie du faubourg
occidental de cette ville en est-elle peuplée, c'est pour cette raison que
ce faubourg est généralement appelé faubourg des Zlass.
L'industrie actuelle de Kairouan se borne à la fabrication d'ustensiles
primitifs, d'outils pour l'agriculture, de grossiers objets de dinanderie.
aiguières, plateaux, coupes, etc., exécutés en cuivre rouge; il est impos-
sible d'v retrouver la moindre survivance de l'art d'autrefois. Seule l'in-
dustrie des tapis est représentée par de rares spécimens dans lesquels
malheureusement les laines teintes aux couleurs d'aniline sont juxta-
posées aux laines teintes à l'aide des procédés traditionnels.
no KAIROUAN
Ces tapis ne diffèrent pas beaucoup de ceux qui sont fabriqués encore
de nos jours dans presque toutes les tribus nomades de la Tunisie, mais
ces derniers conservent des tonalités plus harmonieuses et des dessins
mieux composés, d'abord parce que l'usage des teintures à l'aniline n'est
pas entré dans la pratique de ces ouvrières primitives ce sont toujours
les femmes qui tissent les tapis), ensuite parce que les traditions relatives
à la composition des dessins se sont transmises sans mélange d'inspira-
tions étrangères. Ces dessins se transmettent de mère en fille, par une
sorte de tradition orale qui consiste à connaître par cœur le nombre et les
couleurs différentes des points qui constituent une même rangée horizon-
tale sur le métier. Cette tradition orale est le procédé de composition
des dessins des tapis, généralement et de tout temps employé en Orient.
Une autre industrie locale, analogue, est celle qui consiste à broder
de dessins géométriques en points de laine blanche, les couvertures de
lit en laine à rayures de plusieurs couleurs. Ces couvertures ainsi brodées
se nomment margoums, et je ne les ai trouvées en Tunisie qu'à Kairouan.
Enfin on y rencontre encore quelques ouvriers capables de sculpter
la pierre, de faire en plâtre des découpures ornementales [nouhch-
hadidas) ou d'exécuter des vitraux à jour [chemsas). Ces travaux sont
loin d'égaler ceux des artistes tunisiens et sont d'une exécution médiocre.
Ce n'est pas cependant que les bons exemples manquent à Kairouan.
Dans les quelques édifices que je me propose de décrire ici, rien ne serait
plus facile que de trouver d'excellents modèles, mais l'indifférence com-
plète de la haute société musulmane à l'égard de son art national est ici,
comme à Tunis, malheureusement générale.
LA GRANDE MOSQUÉE
L'édifice le plus remarquable de Kairouan est la célèbre mosquée
élevée autrefois par Sidi Okba dans la ville qu'il venait de fonder.
Voici en quels termes l'auteur du Méalim cl Imane, Ibn en Nadji,
rappelle les paroles du Conquérant : « Je veux, dit-il à ses soldats, fonder
ici une ville dont nous ferons notre réduit et notre place d'armes
[QuaïTOUan), qui sera une gloire pour l'Islam jusqu'à la fin des temps. »
Antérieurement, le chef-lieu du gouvernement était à Zaouïla et à
Barca1. Fondée en 50 de l'hégire", la ville nouvelle était terminée cinq
1 Caudel. Les invasions arabes, p. 100.
- 070 de J.-C.
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES m
ans après. Abandonnée un moment par Okba, elle était réoccupée par
lui en 62 de l'hégire.
La conquête de la Tunisie actuelle avait été rapide, en 645 de notre
ère le patrice Grégoire s'était rendu indépendant de l'empire byzantin
et avait fait de Suffetula (actuellement Sbeitla) sa capitale. En 646, les
Arabes envahissaient le pays sous la conduite d'Abdallah-ibn-Saad,
tuaient Grégoire, pillaient Sbeitla et se retiraient en Cyrénaïque avec
un butin considérable. Une seconde invasion venait ensuite sous la con-
Plan de la Mosquée de Sidi Okba par H. Saladin1.
duite de Moawia ibn el Hadjaj. Son successeur Okba fondait Kairouan.
En 683 (J.-C.) la révolte des Berbères établissait la royauté éphémère
de Koceïla ; celle-ci au bout de cinq ans disparaissait, renversée par
Zoheir ibn Caïs chargé par le Khalife de venger le meurtre d'Okba.
Après lui Hassan ben Nôman prenait Carthage, subjuguait définitivement
les Berbères commandés par la Kahena et reconstruisait la mosquée
de Sidi Okba, mais cette reconstruction ne devait pas être la dernière.
Voici, en effet, la liste des reconstructions ou des restaurations
successives dont elle fut l'objet :
1 Ce plan est extrait de l'ouvrage de M. H. Saladin, La mosquée de Sidi Okba, paru
dans Les Monuments arabes de la Tunisie, publiés par B. Roy et P. Gauckler. Paris.
Leroux, 1903.
112
KAIROUAN
Telle qu'elle est, la mosquée actuelle remonte au règne de Ibrahim
el Aglab sauf pour quelques restaurations partielles ou pour quelques
adjonctions qui remontent au xme siècle de notre ère *.
Les murs de Kairouan relevés par Ibn el Achath (en 146. H. —
763. J.-C.) avaient été détruits par les Ouferdjoumma (140. H. — 757 J.-C.)
qui, non contents de massacrer les Koreïchites de Kairouan avaient
profané la grande mosquée en y logeant leurs troupeaux. Abou Hatem
Cliché N euraein.
Cour et faç-adé intérieure delà Mosquée de Sidi Okba.
en 151 H., 768 J.-C. assiège la ville, en brûle les portes et démantèle
les murailles, en 157 (773). Yézid ben el Hatem les restaure et en 185
(801) les Ouferdjoumma sont tous massacrés.
Après tous ces désastres, la nomination par le calife Haroun-al-
Raschid, dTbrahim ibn el Asflab, de la tribu des Temmim, comme
gouverneur de lTfrikya (la Tunisie actuelle), inaugure pour cette
province et sa capitale Kairouan une ère de calme et de prospérité qui
dure près de deux cents ans. Ibrahim el Aglab y rétablit la justice et
gouverne avec une telle fermeté et une telle habileté que tout en restant
le vassal du calife de Bagdad, il s'en rend virtuellement indépendant. Il
1 Ct. La mosquée de Sidi Okba, par H. Saladin. Paris, Leroux, 1899.
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 113
fonde un empire qui ne s'effondra que sous Ziadet Allah II en 296. H.
(908-9 J.-C.) devant les armées des hérétiques Ketama commandées par
Abou-Abdallah-el-Mohteceb, un des compagnons du mahdi Obeïd Allah.
La splendeur de Kairouan a donc atteint son apogée sous les
Cliché Saladin.
Mosquée de Sidi Okba. Porte latérale açade est, ou porte de Lella Rejana.
souverains Aglabites. A ce moment, par des agrandissements successifs,
la ville avait atteint une importance considérable. J'en rappellerai
succinctement ici l'histoire :
Sous Abou Ibrahim Ahmed ben ali el abbas Mohammed (242. H.
856 J.-C. -f- 249. H. 862 J.-C.) avaient été construits le grand réservoir
ou fesguia qui se voit encore près de la porte de Tunis, les citernes de la
8
1 1"4 KAIROUAN
porte d'Abou Rebia et de Kasr el Kadim,le porche et la coupole du sud-
ouest de la grande mosquée. D'autres citernes avaient été construites sous
Hicham-ibn-abd-el Melek (724-743 J.-C). Yézid bel el Hatem en 771 avait
séparé les bazars de Kairouan par spécialités ; leurs rues furent cou-
vertes d'un toit.
La cour des souverains aglabites se tenait à Kairouan où les fonction-
naires et les vizirs construisirent à l'envi des palais magnifiques. A ce
moment Kairouan comptait quatorze portes, sept mahrc; ou postes
fortifiés (c'était de petits fortins analogues à celui qu'on nomme Kars-er
Ribat à Sousse et dont la fondation est due à l'aglabite Ziadet Allah Ier) ;
quatre se trouvaient dans la ville même, et trois en dehors de ses
murs. Les murs de la ville avaient autrefois été construits en briques
par Mohamed ibn el Achath en 146. H., et avaient dix coudées de
large ; au sud-ouest, dit el Bekri, se trouvait une porte, au sud-est celle
d'Abou Rebia, à l'est celles d'Abdallah et de Nafé, au nord celle
de Tunis, à l'ouest celles d'Asrem et de Selm. En 209 (824), Ziadet
Allah I", fils d'Ibrahim el Aglab, abattit cette muraille; plus tard,
après la chute des Aglabites (en 444. IL), el Moezz le Sanhadjien, fils
de Bâdis et petit-fils d'Ll JHansour releva ces murailles et leur donna
une longueur de 22.000 coudées. Vers Sabra, une double muraille
réunissait la ville à ce faubourg.
Comme tous les premiers musulmans, les aglabites préférèrent
bientôt à leurs palais de Kairouan les résidences qu'ils élevaient dans
les environs de leur capitale. Les principales sont décrites en détail par
les historiens.
Ce fut d"abord el Abbassia, ou Kasr el Kadim, fondée en 844 après
J.-C. par Ibrahim el Aglab et qui fut pendant soixante-quinze ans la
résidence de ses successeurs. Elle se trouvait à trois milles au sud-est de
Kairouan. C'est là que Charlemagne couronné empereur, l'année même
où Ibrahim fut investi du gouvernement de l'Ifrikia, lui envoya des
ambassadeurs pour lui réclamer les reliques d'un saint martyr enterré à
Carthage ; c'est cette résidence princière qui. dans les Annales d'Egin-
hard, est appelée la citadelle du Fossé. Une ville s'était formée autour du
château avec ses mosquées, son enceinte fortifiée, ses portes, ses bains,
ses caravansérails, ses réservoirs, ses cimetières. Tout à côté se
dressait un château nommé er-Rosâfa, en souvenir des Rosâfas des
Abbassides.
1 D'après el Bekri.
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 115
En Sàfar, 263 (873), un autre prince aglabite avait construit à quatre
milles au sud-ouest de Kairouan le château de Raccada (la dormeuse), il
avait 14.000 coudées de tour et la ville qui s'était construite à côté en
mesurait 24.000. Ibrahim ben Ahmed ibn el Aglab en fit sa capitale
et abandonna pour elle Kasr el Kadim.
Elle allait de pair avec Bagdad, rapporte Marmol. La pureté de
Cliché Neurdein.
Mosquée de Sidi Okba. Portiques.
l'air qu'on y respirait et son climat tempéré en faisaient une résidence
délicieuse, et la légende qui en raconte la fondation rapporte que le
souverain qui ne pouvait dormir dans son palais de Kairouan ne put
trouver le sommeil que dans sa nouvelle résidence, de là son surnom
Raccada, la dormeuse, comme je l'ai déjà rapporté plus haut..
La ville possédait des caravansérails, des fondouks, des bains, une
mosquée et des jardins délicieux. Ziadet Allah II l'abandonna quand il
s'enfuit devant Abou Abdallah ech-Chii ; Obéïd Allah y séjourna
jusqu'en 308 (920).
Abandonnée, puis pillée en 333 (944), elle fut rasée par Maad el
n6 KAIROUAN
Moezz, fils dTsmaël el Mansour, qui fit même passer la charrue sur son
emplacement. Seuls les jardins furent épargnés.
Un des derniers aglabites, Abou Abdallah Mohammed, surnommé
Cliché Neurdein.
Mosquée de Sidi Okba.
el Garanic, à cause de la passion qu'il avait pour l'élevage des grues,
avait dépensé 30.000 dinars pour construire le château d'Es-Schlein où
il se livrait à son sport favori.
Le dernier aglabite Ziadet Allah II après avoir été vaincu à Tunis
par Abou Abdallah le Chiite, s'enfuit à Kairouan, puis à Raccada; il
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 117
emballa ses trésors, ses pierreries, ses armes, ses objets précieux, choisit
mille de ses esclaves les plus fidèles qu'il chargea chacun d'une ceinture
contenant mille pièces d'or. Il profita de la nuit pour s'enfuir de Raccada,
c'est alors que le sac de la ville et du palais fut fait par les habitants de
Kairouan outrés de la lâcheté de leur souverain. La ville, le palais, tout
fut pillé, on fouilla partout, on arracha les serrures et les portes, on
enleva les divans de parade et on emporta tout le mobilier.
Cliché S.idou.v.
Portes en bois de la grande Mosquée sur le portique nord.
En 944. H., Kairouan avait été pillée par les kharedjites d'Abou
Yézid (l'homme à l'âne), mais Ismaël el Mansour. le fatimite. après
avoir vaincu ce dernier, fonda près de Kairouan, Sabra ou el Mansou-
riya (ibn Haucal, p. 14). Il y établit sa résidence en 336 (947) et
l'embellit de magnifiques bazars où se trouvaient de nombreux ateliers.
La ville proprement dite avait cinq portes, elle fut abandonnée en 1 1 54
de notre ère.
En 362 H. (973), el Moezz partait pour le Caire qui allait devenir
dès lors la capitale de l'empire fatimite, il laissait pour gouverner l'Ifri-
kia, Bologguin ibn Ziri. fondateur de la petite dynastie des Zirides dont
n8
KAIROUAN
la cour eut un éclat splendide mais éphémère. El Moezz-ibn-Bâdis,
arrière-petit-fils de Bologguin ibn Ziri reçoit à Kairouan avec le luxe le
plus extraordinaire Zaouï frère de Bologguin et fils de Ziri ibn Menad (410.
10 19). On peut juger de la délicatesse à laquelle l'art était alors arrivé
à Kairouan par la magnifique Maksoura dont je donne plus loin la
photographie et que sa grande inscription attribue à Abou Temmim el
Moezz-ibn-Bâdis.
Le souverain ziride attira sur lui la colère du calife fatimite Mos-
tancer qui régnait au Caire, en rompant les liens de vassalité qui le
liaient à lui, et en rendant hommage au calife Abbasside de Bagdad.
Aussi Mostancer lance-t-il sur l'Afrique les tribus arabes des Beni-Hilal
et des Beni Soleim. El Moezz en 449 H. quitte Kairouan, s'enfuit devant
eux et se réfugie à .Mendia. Kairouan est assiégée, prise au bout de huit
mois de siège, pillée et dévastée. Depuis ce temps la vieille capitale
aglabite n'est plus que l'ombre d'elle-même et il faut aller jusqu'aux
Almohades, dont le fondateur, Abdel Moumen la restaure en partie
(Marmol) pour en retrouver la mention dans les historiens arabes.
Plus tard, en 1347, Abou'l-Hacen le Mérinide se rend à Kairouan.
Au XVIe siècle, la vie semble y revenir, mais en 1701 le bey Mourad
en détruit les murailles et les maisons, ne respectant que les mosquées et
les Zaouïas; en 1740 (11 Safar 1 1 5 3 H) à la suite d'une révolte des habi-
tants, Ali Pacha en rase les murs et la Kasba avec l'aide de renforts
étrangers.
Depuis cette époque, la ville s'est repeuplée et rebâtie peu à peu, grâce
à l'attraction qu'exerçait sur tous les habitants de la Tunisie la renom-
mée de ses sanctuaires et surtout de sa célèbre mosquée.
Kairouan n'était pas seulement, grâce à l'Université constituée par les
savants qui se réunissaient dans sa mosquée, un centre d'instruction et de
lumières purement musulmanes, assimilable, comme Marmol l'a si juste-
ment fait sentir, à ce qu'était l'Université de Paris au moyen âge. Il s'y
était formé aussi des savants d'une grande renommée dans les sciences
profanes. On a gardé par exemple le souvenir de deux célèbres méde-
cins juifs de Kairouan1, nommés tous deux Ishaq ben Amran, attachés
l'un â la personne de Ziadet-Allah Ier, l'autre à celle de Ziadet-
Allah IL Le dernier Ishaq ben Amran sous Ziadet Allah II fonda la
célèbre école de médecine de Kairouan; à sa mort, son disciple Ishaq ben
Suleïman lui succéda à la cour de Ziadet Allah III le dernier aglabite et
1 Recueil de Constantine, 1867, p. 122.
LES MOSQUÉES. - LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 119
fut attaché à la personne d'Abou Abdallah, fondateur de la dynastie des
Obeïdites ou fatimites; il vécut sous Ismaël el Mansour1.
La grande mosquée qui couvre un espace de 124 mètres sur 74 mètres
Chcné baladin.
Vue intérieure de Sidi Okbasurla porte Lella Rejana.
environ, estcommeonlevoitun édifice considérable. Elle se compose comme
toutes les grandes mosquées malékites d'un sanctuaire formé d'un certain
nombre de nefs parallèles, d'une grande cour découverte entourée de porti-
ques, et d'un minaret.
1 Sept de ses traités traduits par le moine bénédictin Constantin de Carthage au milieu
du xie siècle ont été publiés à Leyde en 1515 sous le titre d'Opéra Isaci.
120 KAIROUAN
Elle est isolée de trois côtés et bordée d'une rue sur le quatrième, au
sud-ouest. Elle est orientée comme le sont toutes les mosquées du
Magret», au sud-sud-est. ce qui n'est que d'une façon bien approxima-
tive l'orientation de la Mecque. Les fidèles qui pendant les prières qui s'y
prononcent font face au mihrab ou quibla se tournent donc vers la Mecque,
c'est-à-dire vers la Kaaba qui est, comme on le sait, le véritable et seul
sanctuaire musulman.
Le minaret s'élève dans la direction opposée, au nord-nord-ouest.
C'est une grande tour à base carrée surmontée de merlons arrondis et que
couronnent deux autres tours carrées de dimensions moindres; la dernière
est coiffée d'une coupole ogivale à côtes, et est percée de quatre ouver-
tures en fer à cheval dont les retombées sont soutenues par des colonnes.
L'aspect extérieur que présente ce vénérable édifice est plein de sévé-
rité et de grandeur. Bien que les façades latérales ne soient percées que
de rares ouvertures (ce sont les portes qui donnent accès soit dans la
mosquée proprement dite, soit dans les portiques de la cour) et que les
contreforts qui épaulent les murs, tant des faces latérales que des faces
postérieures soient souvent disposés maladroitement par suite de conso-
lidations successives, l'ensemble n'en n'est pas moins imposant. Seules,
les coupoles de la nef centrale, celles des portes de la face ouest-nord-
ouest et du portail de Lella Réjana se silhouettent avec le minaret, au-
dessus de la crête des murs.
La cour intérieure elle aussi est pleine de majesté, avec ses portiques
à deux nefs, bordés d'arcades ogivales à peine outre-passées que soutien-
nent de nombreuses colonnes de marbres divers, de granit ou même de
porphyre qui ont été empruntées comme celles de la mosquée efle-même
à des monuments antiques et à des monuments byzantins 1 .
Le minaret qui se détache sur le ciel avec une majesté presque sau-
vage s'ouvre sur la cour par une porte rectangulaire dont le chambranle
et le linteau sont des fragments antiques, soffites d'entablements d'ordre
corinthien.
L'ascension au sommet de ce minaret est fort intéressante car elle per-
met de se rendre compte des dimensions relatives des différentes parties
de l'édifice, des portiques et de la cour avec son petit bassin central où les
eaux pluviales qui s'écoulent des terrasses de la mosquée se rendent par
des pentes ménagées sur le dallage en marbre pour remplir les citernes
•'Je crois avoir prouvé dans la monographie que j'ai donnée de cette mosquée que la
plupart de ces colonnes et de leurs chapiteaux proviennent des édifices de Carthage.
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 12c
qui ont été disposées sous la cour elle-même et qui sont destinées non
seulement à l'usage de la mosquée, mais encore à l'approvisionnement
du quartier qui l'environne.
On remarque particulièrement les terrasses qui couvrent la mosquée,
avec les petites murettes de pierre qui* en accusent les nefs, la nef prin-
cipale surélevée au-dessus des autres, Les deux coupoles à côtes qui en
surmontent les deux extrémités.
Puis ce sont les innombrables terrasses des maisons de la ville avec
les coupoles des Zaou'ïas, les minarets et les terrasses des mosquées, les
lignes crénelées des remparts au delà desquelles on aperçoit les cinq cou-
poles de Sidi-Amor-Abbada, au loin enfin la silhouette indécise de la mos-
122 KAIROUAN
quée du Barbier du Prophète fondée par Abou-Zoumat Obeïd Allah ibn
Adam el Belaoui. Au delà encore s'étale la plaine indéfinie; à son extré-
mité on aperçoit les silhouettes des montagnes du Djebel Trozza qui
lorsque le temps est chaud et la lumière aveuglante paraissent, à cause
du mirage, s'élever au-dessus de grands lacs ou d'immenses sebkhas.
La mosquée proprement dite se compose, comme je l'ai déjà dit, d'une
succession de nefs parallèles formées d'arcades que supportent de nom-
breuses colonnes de marbre, de granit ou de porphyre. La nef centrale
et celle qui est parallèle au mur du mihrab (et qui est de la même
hauteur que cette dernière) sont disposées deux par deux et même par
endroits trois par trois.
Toutes ces colonnes sont surmontées de chapiteaux de marbre, corin-
thiens, composites, byzantins de toute forme et de toute grandeur; ils
sont reliés entre eux, au-dessus des tailloirs, par des tirants en bois
auxquels sont suspendues les nombreuses lampes en verre qui éclairent
la mosquée. Malgré la diversité de ces éléments, l'aspect de cette mos-
quée présente un ensemble majestueux et presque mystérieux, à cause
du demi-jour qui v règne, et de la multiplicité de ces colonnes ou de ces
arcs au travers desquels le regard a de la peine au premier abord à
s'orienter.
Ces nefs aboutissent à un double portique qui s'ouvre sur la cour par
une fort belle façade composée d'un motif central consistant en une
arcade robuste surmontée d'un mur crénelé. Derrière ce mur s'élève une
sorte de tour carrée qui supporte la coupole antérieure côtelée ; celle-ci
repose sur un tambour dodécagonal percé de petites baies rectangulaires
que sertissent des arcades à peine défoncées.
De chaque côté de ce motif principal et correspondant aux nefs inté-
rieures se déploie une série de six arcades légèrement ogivales et outre-
passées à peine. Cette façade porte la trace de nombreux remaniements,
mais elle a néanmoins conservé son caractère de simplicité et de force.
Ce portique antérieur était autrefois dallé d'une sorte de ciment coloré
en rouge d'un fort bel effet. On y a continué récemment le dallage en
marbre dont on a recouvert toute la cour intérieure en remplacement du
dallage ancien, irrégulier et tapissé d'herbes folles que j'ai vu en 1882.
De place en place, des margelles en pierre creusées dans des bases anti-
ques servent à puiser l'eau des citernes souterraines.
La nef centrale et les nefs secondaires sont fermées sur le portique
antérieur par de superbes portes en menuiserie dont les vantaux qui se
replient chacun en deux pièces permettent d'ouvrir complètement la mos-
LES MOSQUÉES. - LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 123
quée sur la cour. Cela permet pendant les grandes fêtes musulmanes,
aux croyants qui ne peuvent pas se tenir dans la mosquée à cause de
Taffluence, d'assister aux cérémonies en se tenant sous les portiques
antérieurs.
Cliclie Saladin.
Intérieur de la grande Mosquée.
On pénètre dans la mosquée, non seulement par les deux belles
portes des portiques latéraux percées dans l'axe des portiques antérieurs,
mais encore par des portes qui donnent un accès direct dans la mosquée.
Ces deux portes ont été élevées par le sultan Hafside Mostancer en 793
comme nous l'avons vu (Inscription traduite par M. Houdas et que j'ai
reproduite page 108).
Celle de ces deux portes qui se trouve à l'ouest s'ouvre sous un fort
i24 KAIROUAN
beau porche, surmonté d'une coupole à côtes, qui date, m'a-t-on dit. du
XVIIe siècle. Ce porche dont les arcades sont supportées par des colonnes
antiques porte le nom de Bab-Lella-Rejana (Lella Rejana est une sainte
musulmane dont le petit tombeau se trouve à côté de ce porche).
La nef centrale de la mosquée, comme je l'ai dit plus haut, est plus
large que les autres, car c'est celle qui correspond au mihrab, c'est-à-dire
à la niche sainte vers laquelle tous les musulmans se tournent au moment
Cliché Satluux.
Mosquée de Sidi Okba. Angle de la Maksoura d'Abou-Temmim el Moezz.
de la prière. Cette net est décorée de plusieurs énormes lustres en bronze
sur lesquels sont appliquées d'innombrables petites lampes en verre.
Le mihrab qui a été refait par ordre de Ziadet Allah Ier est en dalles
de marbre sculptées et pour la plupart percées à jour. Elles sont ainsi
disposées, pour permettre aux fidèles de voir l'ancien mihrab de Sidi
Okba, sans toutefois pouvoir le toucher, car dans leur dévotion un peu
indiscrète, ils allaient jusqu'à en détacher des fragments qu'ils empor-
taient comme des reliques.
Ce mihrab est fort beau avec ses sculptures sur marbre (malheureuse-
ment badigeonnées de vert et de rouge d'un goût douteux) et ses colonnes
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 125
de brèche multicolore surmontées de chapiteaux byzantins et de robustes
tailloirs sur lesquels se lisent des versets du Coran. Autrefois tout ce mur
du mihrab était revêtu de faïences à reflets métalliques dont je racon-
terai plus loin la légende. Ces faïences déposées par el Moezz qui voulait
modifier le mihrab furent brisées en partie lors de leur dépose, et quand
le souverain fut forcé, devant le mécontentement des habitants de Kai-
Cliché Sadoux.
Le mimber et le mihrab de la Mosquée de Sidi Okba.
rouan de renoncer à son entreprise, il ne put que faire reposer celles de
ces faïences qui étaient restées intactes, c'est ce qui explique leur dispo-
sition un peu singulière.
Les colonnes du mihrab ont leur légende. Elles auraient été arrachées
à une église chétienne (de Carthage probablement), et l'empereur de Cons-
tantinople aurait demandé de les racheter pour leur poids d'or, au sultan
aglabite qui en avait orné le mihrab de la grande mosquée de Kairouan.
Les colonnes de porphyre, de marbre et de granit qui soutiennent le
dôme élevé au point de croisement de la nef centrale et de la nef paral-
lèle au mur du mihrab, sont de toute beauté ainsi que la décoration
I2Ô
intérieure de ce dôme qui repose sur quatre grandes trompes en quart de
sphère sculptées en forme de coquilles à côtes ; près du mihrab se trouve
le fameux mimber, ou chaire à prêcher, monument unique de l'art de la
sculpture sur bois au IXe siècle de notre ère.
11 serait trop long d'en donner ici la description, chacun des panneaux
dont cette chaire est composée mériterait une description spéciale et je ne
Cliché Sadoux.
Détail Je la face latérale gauche du mimber ou chaire de la grande Mosquée.
puis que renvoyer mes lecteurs à l'étude que j'en ai donnée dans ma
monographie de la grande mosquée de Kairouan.
Qu'il me suffise de dire qu'on y trouve les motifs les plus variés d'orne-
mentation rectiligne ou curviligne et que si certains de ces panneaux res-
semblent étrangement à certaines œuvres antiques comme tracé et comme
dessin, d'autres rappellent certaines sculptures romanes de nos XIe et
XIIe siècles (qui seraient par conséquent dues à une inspiration orientale,
puisque ces panneaux proviennent en tout ou en partie de Bagdad), d'autres
enfin par leur style très particulier rappellent certains motifs d'ornemen-
tation sassanide.
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 127
.Mais voici la légende qui se rapporte au mimber et au mihrab, telle
qu'elle m'a été racontée par un des cheicks de la mosquée en 1882 :
Lorsque Ibrahim el Aglab fît reconstruire la mosquée de Sidi Okba, et
en particulier le dôme qui surmonte le mihrab, il avait fait venir de
Bagdad des carreaux de faïence dont il voulait embellir son palais, ainsi
que des cithares en bois de platane sculpté pour les musiciennes qu'il entre-
Cliclie Neurdeia.
Intérieur de la grande Mosquée.
tenait à sa Cour. En même temps, fort probablement, il avait fait venir
aussi de Bagdad des artistes pour contribuer à la décoration de sa mos-
quée, par des sculptures et des peintures.
Quoique bon musulman, Ibrahim el Aglab n'en avait pas moins
comme beaucoup de ses contemporains une grande faiblesse pour la dive
bouteille. Nous savons que les poètes de la cour des Abbassides ne se
faisaient pas faute de célébrer le vin dans leurs œuvres. Les Califes
eux-mêmes, tout lieutenants du prophète qu'ils étaient, succombaient sou-
vent à la tentation. Rien d'étonnant que leur vassal, Ibrahim el Aglab
en fit autant, du moins en cachette.
Un jour donc, qu'il avait abusé plus que d'ordinaire des douceurs du
128 KAIROUAN
vin qui. comme on le sait, a été malgré les défenses du Coran/ un des
vices préférés des arabes du califat de Bagdad, il perdit complètement
la tète, et l'idée lui vint de se faire adorer comme un dieu, par ses
femmes.
Porte de la Maksoura de la Mosquée de Sidi Okba
d'après une aquarelle de H. Saladin.
Le lendemain, lorsque les fumées de l'ivresse furent dissipées et
qu'on lui eût appris ses excès sacrilèges de la veille, il fut pénétré de
remords et ne sût quel parti prendre pour expier cette faute qui, pour
un bon croyant, était un véritable crime. Il fit mander auprès de lui
le grand muphti de Kairouan et lui fit une confession en règle de ce
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 12g
qu'il avait fait en lui demandant comment il devait s'y prendre pour
expier son erreur criminelle.
Le saint personnage, après avoir mûrement réfléchi lui répondit que
pour racheter sa faute, c'était à Dieu qu'il fallait offrir son expiation :
Cliché Neurdein.
Z.toiHj de Sidi-el-Allcni.
rien ne lui paraissait plus susceptible d'attirer sur lui la miséricorde
divine, que d'embellir par de nouvelles largesses la mosquée dont
il avait entrepris la reconstruction, en donnant à Dieu ce qu'il avait
destiné à l'embellissement de son palais et au luxe de sa cour.
Ibrahim le comprit si bien qu'il consacra à la décoration du mur du
9
130 KAIROUAN
mihrab ces merveilleuses faïences à reflets métalliques qu'il avait fait
venir de Bagdad, et que, des bois sculptés destinés à faire les cithares de
ses musiciennes, il fit composer le magnifique mimber que nous avons
admiré chaque fois que nous sommes allé à Kairouan. Les textes que j'ai
pu réunir sur ce point ne permettent malheureusement, pas plus que
l'examen des monuments, de contrôler l'exactitude de cette lég-ende d'une
façon absolue, mais telle qu'elle m'a été contée dans sa naïveté, elle peint
assez exactement l'état d'âme de ces souverains des premiers temps de
l'hégire.
Ce qui pourrait néanmoins donner à ce récit une certaine probabilité,
c'est qu'on remarque d'abord la diversité et le manque de régularité de
la plupart des panneaux qui composent cette chaire. Malgré l'habileté
avec laquelle ils ont été sertis dans une série de montants et de tra-
verses sculptés avec une délicatesse l'emarquable, et complétés par des
rampes qui sont traitées dans un esprit absolument identique au style
des panneaux rectangulaires, ceux-ci présentent un ensemble assez dispa-
rate au premier aspect.
Cette chaire, dont l'ossature vermoulue menaçait ruine a été récemment,
de 'la part de l'administration des Habous, l'objet de travaux de consoli-
dation et de restauration qui, nous l'espérons, conserveront à ce véné-
rable monument son caractère intact, et permettront de le maintenir en
place et de le laisser servir de chaire à la grande mosquée, sans que le
prédicateur qui y montera, risque comme autrefois, de le voir s'écrouler
sous son poids.
Avec quelques plafonds peints qui subsistent encore de la dernière
restauration de la mosquée, mais qui à cause de l'obscurité sont assez dif-
ficiles à étudier en détail, avec la chaire, le mihrab, la belle clôture à jour
ou maksoura que Abou Temmim el Moezz ibn Bâdis fit élever près du
sanctuaire et qui est encore presque intacte, avec les vitraux de couleur
qui subsistent aussi, on peut se faire une idée assez exacte de la splen-
deur que présentait cette mosquée. Aux jours de grandes fêtes la nudité
de ses murs disparaissait sous les tentures richement brodées qu'on
tendait sur leurs parois; l'éclat de centaines de lampes appendues de
tous côtés, prolongeait indéfiniment la longueur des nefs et se réfléchissait
sur les colonnes de marbre ou de porphyre polis, sur les faïences et les
marbres dont le mur du mihrab était revêtu.
Ce n'était certes pas la splendeur des mosquées de Syrie, par exemple
de la mosquée des Ome)rades à Damas, de celle d'El Aksa à Jérusalem, de la
mosquéed'Omar, nomméepar les arabes Koubb-et-es-Sakhradanslesquelles
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 131
la splendeur de la décoration avait demandé à l'art byzantin ses placages de
marbre, ses colonnes aux chapiteaux dorés, ses plafonds peints, et suprême
expression de l'art décoratif, ses mosaïques d'émail et d'or dont nous pou-
vons encore admirer sur place l'éclat merveilleux, l'harmonie, la distinc-
tion, l'opulence inouïe. La beauté de Sidi Okba, plus sévère, peut-être
même un peu barbare, est surtout impressionnante, elle devait l'être tout
à fait lorsque la foule des cro3*ants se pressait sous ses nefs, sous ses por-
Cliché Neurdein.
Vue de la Mosquée du bey et de Bir-el-Barrouta.
tiques pour entendre la parole enflammée des premiers prédicateurs
de l'Islam, encore tout pleins de cet enthousiasme religieux qui avait lancé
sur l'Orient et sur l'Occident les armées victorieuses des musulmans.
Les autres mosquées de Kairouan telles que Djama Abd-el-Melek,
Djama el Hev, etc., ne présentent qu'un intérêt médiocre, je dois cepen-
dant citer les deux suivantes à cause de leur ancienneté :
L'une, celle des Ansars, ou mosquée de l'olivier, fondée en 47 de
l'Hégire par Rouifa ben Tsabit el Ansari, un des Ansars, ou compagnons
du prophète, restaurée en 1060 de l'Hégire, ne m'a pas paru contenir
quoi que ce soit de bien intéressant.
132 KAI ROUAN
L'autre, la mosquée aux crois portes construite par le savant Mohamed
ben Khéirouri el Maaferi el Andoulsi el Kortobi (tué en 301 de l'Hégire
par ordre de Obeïd Allah le Mahdi et enterré à Bab es Selam à Kairouan")
fut restaurée en 1440 de notre ère et en 1509. C'est probablement
Cliché Saladin,
Mosquée des trois portes.
au moment de ces restaurations qu'on a replacé dans un ordre un peu
incohérent les divers fragments d'ornements datant de la construction pri-
mitive ; ils forment actuellement, avec l'inscription commémorative le
couronnement de toute la partie supérieure de la façade de ce petit
édifice.
Les Zaouïas sont tantôt des écoles attenant à un tombeau d'un saint
personnage, tantôt des centres d'études qui sont attachées à la chapelle
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 133
d'une congrégation religieuse. Elles sont nombreuses à Kairouan et les
dômes de leurs nombreuses chapelles sont un des éléments les plus pit-
toresques de la silhouette de la vieille ville arabe. Je citerai parmi celles
de la première catégorie, celles de Sidi Abid el Gahriani. de Si Moha-
med el Aouani, de Sidi Ali el Ouaïchi qui toutes à côté de la tombe d'un
saint personnage abritent une école plus ou moins étendue. Celle de Sidi
Cliché C. Boulenger.
Cour intérieure de la Zaouïa de Sidi Abid el Gahriani.
Abid el Gahriani qui est une des plus élégantes, comporte un plan assez
compliqué. D'un côté, autour d'un patio à deux étages, on voit une petite
mosquée et des salles de cours. Le tombeau de Sidi Abid entouré d'une grille
en fer forgé, recouvert d'un catafalque sur lequel sont étendus des tapis et
de riches étoffes, est placé dans une salle décorée de faïences, de stucs décou-
pés et de vitraux de couleur, avec un plafond peint d'une délicatesse et
d'un goût remarquables, comparable aux plus beaux plafonds peints de
T unis et d'Espagne. D'un autre côté se trouvent le bâtiment destiné au loge-
ment du personnel et des étudiants, bâtiment qui se prolonge en partie sur
le patio de la mosquée, la cour des ablutions et quelques dépendances.
i34 KAIROUAN
La seconde catégorie de ces Zaouïas que l'on pourrait appeler les
Zaouïas congréganistes sont celles de Sidi abd-el Khader el Djilani, ou
Zaouïa des Khadrias, à l'ouest de la grande mosquée; celle des Tidjaniya;
et en dehors de Bab-Djelladin, la Zaouïa de Sidi Mohammed ben Aïssa
de Meknès, ou Zaouïa de la confrérie des Aïssaouas dans laquelle j'ai
assisté jadis à une séance des singulières cérémonies de ces barbares
énergumènes.
Kairouan qui ne possède pas de sources naturelles était autrefois
approvisionnée d'eau par les citernes de toutes les maisons, mosquées ou
Zaouïas, et de plus par une série de grands réservoirs clos de murs, en
partie découverts, en partie voûtés, comme la fesguia qui se trouve près
de la porte de Tunis au nord de la ville, celle qui est nommée Bir el
Bey à l'ouest, et la Msala Darb-et-Tamar au sud, sorte de grande espla-
nade dallée en ciment qui sert de pluviomètre géant et où les eaux plu-
viales qui y sont recueillies s'amassent dans une série de chambres voû-
tées. Cette msala est un lieu de prières car un mihrab a été pratiqué
dans son mur de clôture au sud. C'est là, paraît-il, qu'on porte souvent
les civières sur lesquelles sont posés les gens qu'on va enterrer et qu'on
prononce sur eux les dernières prières. Je ne parle pas des citernes
rondes, ou citernes des Aglabites que j'ai déjà mentionnées plus haut.
Kairouan est entourée de nombreux cimetières dont quelques-uns
contiennent des tombes très anciennes couvertes de fort belles inscrip-
tions. Au milieu de ces tombes sont de petites coupoles qui abritent les
sépultures de personnages célèbres dans l'histoire de Kairouan, ainsi par
exemple, celle de Sidi Sahnoun, un des plus célèbres jurisconsultes tuni-
siens qui vivait sous les Aglabites vers le milieu du IXe siècle de notre
ère (+ 240 H. 854. J.-C).
Au delà de ces cimetières, c'est la plaine déserte et nue. Vers le
nord-ouest deux édifices doivent cependant attirer notre attention.
Le premier, le plus rapproché de la ville est le tombeau ou mosquée
funéraire de Si Amor Abbada. Ce saint musulman est un saint moderne,
car il n'est mort qu'en 1871. La mosquée est située à la limite extrême
du faubourg des Zlass. Elle est, comme on le voit sur la gravure, cou-
ronnée de cinq coupoles à côtes dont la silhouette bien qu'un peu gros-
sière à voir de près, n'en est pas moins très pittoresque.
Cet Amor Abbada qui était fort malin sut feindre la folie et se faire
passer pour saint. Il avait été forgeron dans sa jeunesse et se plaisait à
graver sur des sabres (qui sont conservés encore près de son tombeau)
des inscriptions plus ou moins incohérentes, mais dont l'une, paraît-il,
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 135
prédit l'entrée des Français à Kairouan. D'énormes pipes, des ancres
gigantesques qu'il y fit transporter de Porto Farina s'y voient aussi.
Rien de tout cela n'est bien intéressant, si ce n'est cette mosquée
construite avec le produit des aumônes qu'il recueillait, et qui bien que
moderne reproduit, chose bien curieuse, des types fort anciens de cons-
truction de coupoles sur trompes. Je ne la mentionne que pour signaler
cette singulière survivance.
Cliché Neurdein.
Environs de Kairouan. — Mosquée du Barbier. Vue de la cour d'entrée.
L'autre mosquée qui est à un kilomètre de la ville, est la fameuse
mosquée du Barbier du Prophète, Abou-Zoumat Obeïd Allah ibn Adam
el Belaouï. qui dit-on y est enterré ; elle renferme aussi quelques poils
de la barbe du Prophète. Cette mosquée est plutôt une grande Zaouïa,
et comprend un grand nombre de bâtiments. On entre d'abord dans
une grande cour sur une des faces de laquelle, à gauche, s'ouvrent les
portes qui donnent accès à la Zaou'ïa proprement dite, logements du
personnel, des étudiants et des professeurs et petite mosquée rectan-
gulaire à nefs parallèles. C'est, je crois, la partie la plus ancienne du
monument. A droite, la cour est clôturée par des arcades aveuglées et
136 KAI ROUAN
voûtées, probablement destinées à abriter les montures des visiteurs.
En face, et à droite du minaret à base carrée, s'ouvre sous une grande
arcade à voussoirs blancs et noirs, une porte rectangulaire donnant accès
dans une petite salle ornée de fort belles faïences anciennes qui repré-
sentent des vases de fleurs s'épanouissant sous des arcades outrepassées
à voussoirs noirs et blancs. Cette salle est couverte par un plafond à
caissons peints dans une harmonie un peu rousse d'ensemble mais dont la
tonalité générale est charmante. On passe de là dans une sorte d'atrium
rectangulaire bordé de portiques à arcades et décoré des mêmes faïences,
pour entrer ensuite dans une salle à coupole entièrement décorée de ces
stucs découpés dont nous avons déjà admiré de si beaux spécimens à
Tunis. Relativement moderne, elle n'en est pas moins d'une exécution
remarquable. De charmants vitraux sertis dans des arabesques de plâtre
ajouré y dispensent une lumière colorée pleine de charme. Enfin on
pénètre dans la cour même du sanctuaire. Cette cour, toute ornée de
faïences anciennes au moins pour la plupart , bordée d'arcades élégantes
soutenues par de fines colonnettes de marbre blanc, dallée aussi de
marbre blanc est d'un aspect ravissant ; des frises de plâtre découpé,
des plafonds peints aux caissons et aux poutres ornés de stalactites ou
d'arcatures délicatement sculptées, qui sont certainement une des œuvres
les plus décoratives qu'on puisse admirer à Kairouan, lui donnent plus
de prix encore. Ces plafonds sont cependant presque contemporains
puisque sur l'un d'eux on peut lire la signature de l'artiste qui l'a peint
et qui n'est mort que quelques années avant l'établissement du pro-
tectorat français en Tunisie. C'est d'un art analogue à celui du palais
de la Manouba, que j'ai déjà décrit, et qui bien que d'une date relative-
ment récente n'en présente pas moins tous les caractères d'un art plein
de charme et de délicatesse.
Quoique j'accorde aux œuvres anciennes de l'art arabe toute l'admira-
tion qui leur est due, je croirais être injuste si je n'insistais pas sur la
qualité des œuvres de l'art arabe de Tunisie du XVIIe, du XVIIIe et du
commencement du xix° siècle ; on a- retrouve souvent des réminis-
cences et des souvenirs des plus beaux monuments que l'art arabe d'An-
dalousie nous a laissés. Ces œuvres sont très près de nous, ne serait-ce
pas une raison pour y trouver des inspirations quand des décorations un
peu importantes doivent être exécutées de nos jours en Tunisie ? Ces
exemples sont sous les }^eux des architectes locaux, indigènes ou français.
Que n'y cherchent-ils des motifs à imiter au lieu de tenter d'importer sur
la terre africaine ce modern-style si peu défini et qu'il est si facile d'in-
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 157
terpréter médiocrement, même quand on ne sait pas grand'ehose. Je sais
bien que
Pictoribus atque poetis
« Quœlibet audendi semper fuit œqua potestas. »
Mais il y a manière, et quand on pense aux trésors d'art que con-
Cliché H. Dul'our.
Environs de Kairouan. ■ — Mosquée du Barbier. ior patio.
tiennent les monuments de Tunis et le musée du Bardo, on s'étonne
que ni des innombrables fragments antiques tirés du sol tunisien, ni des
merveilleuses mosaïques antiques, ni des décorations des maisons et
palais arabes aucun artiste local n'ait su tirer un bon parti.
Les artistes de la première renaissance nous avaient cependant mon-
tré combien par une interprétation non pas servdle, mais large et intelli-
13» KAIROUAN
gente, il était possible de former avec un nombre limité de motifs tirés
de l'art antique une architecture nouvelle, savoureuse et originale. Notre
France est pleine de ces œuvres où revit avec une nouvelle jeunesse et
une expression bien française, tout ce que l'antiquité avait jadis pu trouver
de motifs ingénieux et délicats. A-t-on jusqu'ici fait seulement des tenta-
tives suivies pour connaître cet art arabe de Tunisie qui est sous nos
yeux, dont les procédés d'exécution et de décoration sont si simples et si
ingénieux, et qui souvent, par certains côtés, touche un peu, par une
certaine influence reçue de l'Italie, à la Renaissance florentine? Ces por-
tiques, à arcades à rez-de-chaussée, à plates-bandes au premier étage, ne
sont-ils pas d'un aspect tout florentin et de proportions charmantes ? Mais
l'Italie me ramène à la mosquée du Barbier, car c'est par une porte en
marbre d'un rococo indiscutable qu'on pénètre, des portiques de la cour
dans la chapelle voûtée en coupole qui abrite la sépulture d'Abou Zoumat
el Belouï. Cette sépulture est recouverte d'un catafalque entouré d'une
grille; des tapis, des étoffes, des faïences, des lustres européens en cristal,
des pendules, des drapeaux de toute sorte font autour de ce tombeau
vénéré une cacophonie de bric-à-brac dont je n'ai gardé qu'un médiocre
souvenir. Si je mets à part quelques beaux tapis ou quelques belles
étoffes, je ne vois rien à signaler ici, bien que pour moi, ce serait là
qu'on aurait dû accumuler de véritables œuvres d'art. Le eoût de ceux
qui ont la charge de cette chapelle funéraire n'a rien de ce qu'il fallait
pour cela.
Ces portes en marbre sculpté en Italie ont aussi leur légende. Au
XVIIIe siècle un riche kairouanais avait pour esclave un médecin italien
qui, fait prisonnier par les corsaires barbaresques, avait été vendu à cet
Arabe. Celui-ci qui était devenu gravement malade, avait été abandonné
par les médecins indigènes et avait dû la santé aux soins de son esclave.
Pénétré de reconnaissance il lui aurait rendu la liberté en le comblant
de richesses. Ce dernier, pour ne pas être en reste avec son bienfaiteur
lui aurait envoyé pour orner la Zaouïa dont il était l'administrateur, des
colonnes en marbre de Carrare et les encadrements de porte et de fenêtres
qui ont été employés dans cette Zaouïa, soit à la décoration de la grande
cour du tombeau, soit dans d'autres parties du monument.
J'aurais dû aussi décrire quelques maisons de Kairouan. Celles que
j'ai vues sont bien inférieures à celles de Tunis, mais je n'ai pu pénétrer
que dans quelques-unes d'entre elles. Néanmoins au Dar-el-Bey on peut
admirer de belles faïences anciennes, de beaux plafonds peints et un char-
mant patio au premier étage.
LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. — LES CIMETIÈRES 139
Dois-je conclure, après avoir fait passer sous les yeux de mes lec-
teurs tous ces monuments arabes de Tunisie intéressants à tant de points
de vue? Je voudrais faire comprendre combien leur intérêt est grand
Cliché Neurdein.
Environs de Kairouan. — Mosquée du Barbier. Portiques du second patio.
au point de vue artistique. Je ne me dissimule pas la difficulté qu'il
y a à faire entrer dans des esprits, pourtant éclairés, cette idée que l'his-
toire de l'art et l'archéologie sont des sciences mortes si l'on ne sait pas
tirer de leur étude un profit positif, c'est-à-dire réalisable. A quoi l'étude
des monuments de l'antiquité serait-elle utile, en dehors des jouissances
intellectuelles qu'elles peuvent procurer aux érudits, si tous les artistes
140 K AI ROUAN
depuis le xiV° siècle en Italie et depuis la fin du XVe en France, n'y
avaient cherché des inspirations variées qui se sont traduites par tant de
chefs-d'œuvre d'architecture, dé peinture et de sculpture ? Et l'étude de
nos arts -du-moven âge en France, s'est-elle bornée à une admiration pas-
sive ? à une érudition stérile ? N'avons-nous pas vu dans toutes nos pro-
vinces, sortir des chantiers de restauration de nos églises et de nos châ-
teaux, toute une série d'artisans habiles qui ont renouvelé presque tous
les Imétiers du bâtiment tombés dans l'oubli au commencement du
XIXe siècle; la sculpture d'ornement, la sculpture sur bois, les bronzes,
la ferronnerie, la plomberie repoussée, la menuiserie, la peinture déco-
rative, la céramique, la peinture sur verre, l'orfèvrerie, la décoration des
tissiks, voilà des industries d'art dont je voudrais voir comparer les pro-
ductions actuelles avec ce qu'elles pouvaient être de i S 1 5 à 1830. On a
beaucoup critiqué les œuvres de nos prédécesseurs immédiats, mais n'au-
raient-ils fait que rétablir toutes ces industries d'art, que nous devrions leur
ètre éternellement reconnaissants d'y avoir consacré tous leurs efforts.
■ Ne peut-on pas tenter plus modestement une œuvre analogue pour
sauver ce qui peut rester des traditions artistiques dans le monde musul-
man ? Fa curiosité qui commence à s'attacher à l'étude de ces œuvres
d'art, étude un peu négligée jusqu'ici, nous permet d'espérer que ces
recherches ne seront pas stériles Pour ma part, n'aurais-je fait qu'at-
tirer sur cet art un peu méconnu l'intérêt du public éclairé, soit que cet
intérêt se borne à étudier et à chercher à en comprendre les œuvres, soit
qu'il s'attache à les sauver de la destruction qui les menace peut-être,
soit encore que les artistes trouvent, en étudiant ces œuvres si ingé-
nieuses et si élégantes, de nouveaux partis de composition, des procédés
de construction ou de décoration à rajeunir, que j'estimerais que je n'ai
perdu ma peine ni à les étudier, ni à chercher à en faire admirer la
beauté.
Cliché Neui'dein.
Mosquée des sabres extra-muros ou Mosquée de Sidi-Amor-Abbada.
TABLE DES ILLUSTRATIONS
Panorama de Tunis pris du Dar-el-bev. . . i
Juive en costume de ville s
Le port de la Goulette . 7
Fragment de stèle punique au musée de Saint-Louis, à Carthage . 8
Panorama de Tunis pris de la Kasba g
Mosaïque d'un palais de Carthage ... n
La Mosquée Zitouna et le nouveau Minaret 13
Minaret de la Mo=quée-el-Ksar, fondée par Hassan-ben-Nooman 14
Minaret de la Mosquée de la Kasba 15
Entrée de la Méda (Salle des ablutions) de la Djama Zitouna . . .16
Tombeau du Mrad-bey et Minaret de la mosquée d'Hamouda Pacha. . . i?
L'avenue de la Marine et l'ancienne cathédrale ig
Ancien débarcadère et fort de la Goulette . . 21
Jeune fille nomade 22
1 L'auteur et L'éditeur tiennent à remercier les maisons Neurdein, Leroux, Maréchal (successeur do Gar-
rigues,!, MM. Dufour, Blondel, Boulcnger, photographe du ïouring Club, des concours qu'ils ont bien voulu
apporter a l'illustration do cet ouvrage, ainsi que M. A. Merlin, directeur du Service des Antiquités, qui nous a
autorisés à reproduire les photographies de il. Sadoux. Les noms des propriétaires des clichés se trouvent sous
chaque reproduction.
142
TABLE DES ILLUSTRATIONS
Une famille juive dans le Harrâ ou quartier juif 25
Jeunes Juives de Tunis 24
Porte d'une maison de la Médina 25
Dame Tunisienne en tenue de promenade 20
Tenue de ville d'une femme Arabe & condition moyenne 27
Bab-Djedid 28
Porteur d'eau ou Guerbadji 20,
Panorama de Tunis 3c
Cathédrale de Carthage 31
La mosquée de Sidi-Mahrez et le quartier de Bab-Souika 32
Tombeau dans le Cimetière de Sidi-bel-Hassen 33
Bab-Menara 34
Fontaine rue Souk-el-Belat 35
Coffret d'argent, travail des orfèvres Israélites de Tunis 37
Porte de la Zaouia de Sidi-er-Rihani 3g
Rue des Andalous 40
Cour de l'ancien collège Sadiki 41
Porte d'une maison Arabe dans la Médina 43
Rue de la Médina 4/
Maison Arabe dans la Médina 45
Palais Hussein. Grand patio du rez-de-chaussée p>
Palais Hussein. Patio du Ier étage 47
Porte d'un Hammam 48
La Campagne de Tunis. — Aqueduc romain et emplacement du Palais de Ras
Tabia, vus de la Kasba 49
Poterie tunisienne des ateliers de Bab-el-Khadra 50
Souk du Dar-el-bey 51
Dar-el-bev. Patio du 1'" étage 53
Plafond du Palais du Bey (Dar-el-bey) $\
Dar-el-bey. Porte des grands Salmis sur la cour du ici étage 55
Koubba sur la place de la Kasba 57
Boulevard Bab Menara et Minaret de la Musquée de la Kasba 58
Mosquée Sidi Youssef et rue Sidi-ben-Ziad 50
Ancien Minaret (démoli ) de la Mosquée el Bechir 61
Entrée de la Medersa Suleïmania 6;
La Mosquée de Sidi-Mahrez et la Place Bab Souika 6,
Entrée principale de la Djama Zitouna ou grande Mosquée 6
Tourbet el bey ou tombeaux des beys 61
Voûte en plâtre sculpté au Dar-el-bev 6
L'ancien marché aux esclaves, dans les Souks bi
Découpure en papier sur laquelle les Serradjines ou Selliers font leurs broderies
d'or en relief. — Modèle de troussequin de selle 7'
Le Souk el Attarin ou bazar des parfumeurs 7
Souk des chéchias 7
Souk el Attarin et porte delà Mosquée Zitouna 7
Le Souk des tailleurs 7
Boutiques arabes 7
Plâtres sculptés par Ali es Sakka 7'
Reliure en papier doré découpé par Si Younès el Hachaïchi 7
Clôture ajourée d'une boutique du Souk des chéchias 7'
TABLE DES ILLUSTRATIONS
143
Miniature exécutée par Si Younès el Hachai chi 79
Maison rue Kouttab el Ouazir 81
Marque des fabricants de chéchias 82
Marques des fabricants de chéchias 83
Environs de Tunis. — L'aqueduc de Cartilage 84
Palais de la Manouba Portique antérieur 85
Palais de la Manouba. Pendentif de la rotonde 86
Palais de la Manouba. Plafond de la bibliothèque 87
Kiosque de la Manouba 8g
Kiosque de la Manouba 90
Palais du Bardo. Pendentif d'un salon démoli qi
Palais du Bardo. Escalier des lions 93
Palais du Bardo. Salle du Trône 95
Palais du Bardo. Grande Salle de la mosaïque de Sousse 96
Vue générale de Kairouan prise du sud de la ville 98
Vue générale de la Mosquée de Sidi Okba prise du sud-est qq
Panorama pris du Minaret de la Grande Mosquée 101
Cour de la Grande Mosquée. Tympan d'arcades au portique ouest 102
Cour et Minaret de la grande Mosquée , 103
Une des portes de la façade occidentale de la grande Mosquée 104
Vue prise du haut de la porte de la Kasba 105
Deux petites mendiantes 106
Maison dans le quartier des Chorfas 107
La rue principale 109
Plan de la Mosquée de Sidi Okba par H. Saladin m
Cour et façade intérieure de la Mosquée de Sidi Okba 112
Mosquée de Sidi Okba. Porte latérale façade est. ou porte de Lella Rejana. ... 113
Mosquée de Sidi Okba. Portiques 115
Mosquée de Sidi Okba 116
Portes en bois de la grande Mosquée sur le portique nord 117
Vue intérieure de Sidi Okba sur la porte Lella Rejana 119
Mosquée de Sidi Okba. Vue intérieure sur une des portes de la façade occidentale. 121
Intérieur de la grande Mosquée 123.
Mosquée de Sidi Okba. Angle de la Maksoura d'Abou-Temmin el Moezz. . . . 124
Le miinber et le mihrab de la Mosquée de Sidi Okba 125
Détail de la face latérale gauche du mimber ou chaire de la grande Mosquée . . 126
Intérieur de la grande Mosquée 127
Porte de la Maksoura de la Mosquée de Sidi Okba d'après une aquarelle de H. Sa-
ladin 128
Zaouïa de Sidi-el-Alleni 129
Vue de la Mosquée du bey et de Bir el Barrouta 131
Mosquée des trois portes 132
Cour intérieure de la Zaouïa de Sidi abid-el-Gahriani 133
Environs de Kairouan. — Mosquée du Barbier, vue de la cour d'entrée 135
Environs de Kairouan. — Mosquée du Barbier i01' patio 137
Environs de Kairouan. — Mosquée du Barbier. Portiques du second patio .... 159
Mosquée des Sabres extra-muros ou mosquée de Sidi-Amor-Abbada 141
Tunis. — Faubourg de Bab-Menara 144
Tunis. — Faubourg de Bab-Menara
TABLE DES MATIERES
Cliché Garrigues.
Avant- propi
Histoire
TUNIS
CHAPITRE PREMIER
CHAPITR E 1 1
Description générale de Tunis 21
CHAPITRE I I I
La vie indigène. — Les maisons, les palais, les mosquées 34
CHAPITRE IV
Les Souks. — Les Artisans 69
CHAPITRE V
Les palais extra miim\ Le Barclo. — La Manouba. — La banlieue de Tunis. —
Sidi Bon Said 84
K AI ROUAN
Les mosquées. — Les maisons. — Les [cimetières . 98
Table des illustrations 141
EVREUX, IMPRIMERIE CH. II E R 1 S S Y ET FILS